





Dans la "ligne éditoriale" de Artelio, ils indiquent "choisir de ne pas suivre l'actualité". Voici une profession de foi qui me fait sauter de joie ! Si j'avais l'énergie, je leur proposerais des textes sur... voyons...
La partie centrale de l'Allegretto de la 7ème Symphonie de Beethoven. En DVD je l'ai par Kleiber, très bien, et par Karajan (fondu, splendide). En CD, Abbado est le plus... précis. Donc : un bon thème bien ploum ploum, puis une sorte de digression plus souple, plus fruitée, puis ce fameux "trou", une apnée, une fumée ou une toile d'araignée dans la nuit, quelque chose de doux et complexe... Me fait totalement défaillir de joie.
DVD : Nous nous Sommes tant Aimés, puis Le Fanfaron.

J'écoute avec plaisir the matthew herbert big band - turning pages, suffisamment sophistiqué pour mes pauvres oreilles. Je voudrais bien quitter la vie en appartement pour vivre dans une maison isolée. Je n'aurais enfin plus de voisins bruyants ET je pourrais devenir bruyant moi-même (c'est à dire, mettre de la musique très fort de temps en temps). En attendant un hypothétique héritage, j'écoute des choses au casque. Je suis nostalgique de ce terriblement vieux son de batterie dans Mammagamma du Alan Parsons Project.
Je ne sais comment faire, mais l'envie me prend de noter "en général" ce qui me donne du plaisir en musique, intellectuel ou quasi-physique. J'écoute The Lake d'Oldfield, la 9ème de Brückner ou le Push the Button de Chemical Brothers avec quasi la même jouissance. Trouvez "Surface to Air" des Chemical, cette "non-musique avançante", et écoutez le à fond quelque part, jouez le jeu, yahouuuu ! ON pourrait appeler la technique des Chemical Brothers celle du "ressort". On attend, on lance, on casse, on retend, on relance, le plaisir auditif ne venant ni des sonorités ni de la variété musicale, ni de l'harmonie ou du sens de la surprise, mais uniquement du ressort "pas de rythme/du rythme". Et c'est remarquablement fait.

Il y a un beau passage chez Proust, lorsque, enfant, il vit un jour le reflet d'un toit dans l'eau, la magie des couleurs, il fut stupéfait et ravi, et ne trouva à dire que "zut zut zut zut".

Ce soir, DVD de Sisters de Brian de Palma. Si le début fait sourire par quelques maladresses et le terrible effet "années 70", je suis épaté par l'efficacité de la scène du meurtre et surtout le split-screen qui s'ensuit (l'écran se divise en deux : à gauche, on nettoie les traces du meurtre et on cache le corps/à droite, les flics arrivent). Les bonus sont passionnants et De Palma remarquablement précis et malin.
Passionnantes réflexions sur le split-screen, justement. Le monteur de De Palma affirme que c'est une technique trop intrusive, qui crée une rupture dans la plongée du spectateur dans l'histoire (il sort du film en se disant "tiens ?"), et De Palma estime que ça ne marche que dans la lenteur, pas dans les passages d'action (il parle de Carrie)). Par contre, il assume complètement l'impact du split-screen (le spectateur remarque l'effet, sort du film). Voici le dialogue que je recopie sur l'écran :
- Je suis intéressé par une sorte d'approche Brechtienne consistant à rendre les gens conscients de la forme qu'ils regardent...
Je jubile comme un gosse, retrouvant ce que j'avais trouvé dans Wilder et... Hitchcock (tiens ?) il y a quelques semaines (certains types de films qui font que le spectateur se régale plus de la perfection technique ou narrative d'un film "bien ficelé" plutôt que d'être aspiré dedans, quitte à perdre le sens de la réalité).
Le livret indique que le split-screen, qui consiste à montrer en même temps deux aspects d'une réalité, a déjà été pratiqué par Hitchcock, d'une certaine façon, dans Fenêtre sur Cour, où il montrait deux actions différentes et simultanées en jouant avec les fenêtres des appartements.





Marcel Proust : Du Côté de chez Swann

Voyons, lorsque quelqu'un prend des photos avec un appareil numérique, les images portent un nom caractéristique. Par exemple, donc, tapez "DSC" puis une taille (1280*1024, par exemple) dans altavista, et vous aurez bien l'impression de rentrer dans les albums photo des gens.
S'intéresser à Goya, en particulier les "Disparates". Quelle force !





En fait, je n'aime pas beaucoup cette 7ème Symphonie de Beethoven. Le premier mouvement est plein de courses, de vent et de boum/vlan/tagaga. Le troisième, presto, c'est pareil, ça court partout et c'est tout contrasté, ayeu mes oreilles ! Quand au final, c'est encore pire : badaboums et trompettes, on dirait une compétition d'éléphants pendant la chasse aux lapin.
L'allegretto, je l'aime :-) Le thème est comme un long chant funèbre, mais qui n'en fait pas trop. Un chant funèbre neutre, détaché. C'est magnifiquement écrit, et polyphoniquement délectable. Mes oreilles sont toutes alanguies de ce tissage-là ! Quelques minutes comme ça, puis se lève autre chose, une autre couleur, comme si on était passé de l'autre côté, ou que le temps changeait... Ensuite, le début semble recommencer, mais en rêve, ou comme "atténué". Si le début était un tableau à l'huile, c'est ici une gravure, un dessin. Calme, comme presque... désinvolte. Là, selon moi, se produit le miracle.
C'est une sorte de trou dans le mouvement. S'y déploient des cordes subtiles, lentes, pulsantes et divisées. Les mélodies semblent hésiter, faire les papillons. La couleur change sans cesse - on a l'impression, deux ou trois fois, que l'on pratique une rotation par rapport à la musique. Le tout est un peu nocturne et comme une fumée, ça n'avance pas, ça se cherche un peu. Mais c'est aussi très neutre : pas d'inquiétude ou de cauchemar. On pourrait imaginer que le début du mouvement est un voyage. Que le milieu, c'est "on va s'arrêter là", et que le passage que je souligne c'est l'observation des choses, ou bien les souvenirs qui divaguent dans la pensée. Au final, on "remonte" d'un coup au lyrisme précis et défini du début du mouvement.

Solti, à Vienne, est très détaillé et vif. Je n'aime pas trop ses constrates - parfois, on n'entend presque plus rien. Tout l'orchestre est comme acide, pointu. Mon passage nocturne est... très bien.
Kleiber, à Vienne aussi, est plus souple, on dirait... un puma. Parfois très lent, parfois tout fou. L'orchestre est bien plus agréable à l'oreille. Le premier mouvement est rendu superbe, plus orgiaque et parfois plus doux. C'est bien moins machinique que Solti. Les cuivres sont remarquables, par exemple. C'est une vraie mer de son, sans que jamais ce soit confus.
Pour mon mouvement préféré, Kleiber semble aller plus vite. Les cordes sont bien plus belles, veloutées. La mise en place me semble me semble diablement risquée, mais pourtant j'adore : liaisons bizarres, micropauses, accentuations folles. Tout est merveilleusement étagé. Mon passage nocturne ? Il est traité plus rapidement, et... ne marche pas beaucoup. Trop doux, trop uniforme. On ne sent pas les "rotations", la fumée, comme chez Solti.
Le dernier mouvement est une folie : rapide et plein de surgissements verticaux. C'est un boulot fantastique !
(à suivre)





Me suis écrit un "article" sur Carrie et le Split-Screen hier, que j'ai fini par mettre ici.

Je ris de joie en regardant Le Guépard de Visconti, un des plus beaux films du monde. Suis totalement épaté par... tout. Delon et Cardinale sont parfaits. Lancaster... royal. La mise en scène est celle d'un maître. Du souffle, de l'ampleur, de l'humanité. Tout est chargé de sens. Chaque scène, un plaisir. Dont la première. Ou l'arrivée à Donnafugatta (la poussière ! les musiques !). De la grande architecture. Je me régale de ce film précieux. Je ris de joie. J'y retourne.
Belle page en français sur Visconti.
Bien. Dans la bande annonce de Mondovino, deux sympathiques personnages parlent de ces vins qui donnent "tout tout de suite", qui sont immédiatement séduisants, puis ensuite, plus rien. Il n'y a rien derrière. Des vins imposteurs, si j'ai bien compris.
C'est intéressant, parce que ça peut être appliqué à d'autres activité humaines, me semble-t-il.
J'écoute Emilie Simon "La Marche de l'Empereur".
En fait, on peut parfaitement lire Proust de façon détendue. Comme pour tous les chefs-d'oeuvre, j'ai eu tendance à l'attaquer de façon... un peu solennelle. Mais dans un tel "blizzard de mots", on se perd un peu, on s'ennuie parfois. Pourtant, l'oeuvre est à la hauteur de sa réputation. Les pépites pullulent. Les portraits de personnages sont terriblement bien vus (Swann chez les Verdurin, la tante Léonie dans sa chambre). Donc, je peux lire deux pages "légèrement", je suis toujours et régulièrement capté, de façon très ferme, par une formule, une envolée ou une remarque détaillée de ce Proust là. Confirmation : Proust "encadre" la réalité par un torrent de mots, et le résultat est très précis - c'est une qualité que j'aime rencontrer, la précision dans le langage.
DVD : The Accidental Tourist, de Kasdan
Ayant bu sans doute un peu trop de vin, je me plonge dans Iceland de Richard Pinhas, musique électronique planante et froide, vraiment unique. Je ne comprends pas pourquoi la "techno" a éludé l'idée de musique à programme, musiques qui font peur, ou font "voir des choses". Je pense au Dune de Schulze, au Soil Festivities ou à Heaven and Hell de Vangelis.
Trouvé par hasard (je cherchais Steve Hillage) un vieux National Health : Clocks and Clouds. Il s'agit bien de rock progressif, mais le morceau me plaît par ses modulations permanentes et l'amusante complexité de sa mélodie vocale. On dirait que le morceau est construit sur deux étages, et que l'on vous conduit sans cesse de l'un à l'autre.
Bon, esthétique musicale :
- Le jeu musical, le côté exagérateur, rigolard même.
- Les crescendos.
- Le "Quotient de Bizarrerie" (timbres, mélodie, production, construction).
- Le côté "fracturé", qui n'arrête pas de changer...
- Les modulations, la relative complexité harmonique, la polyphonie.
- Le plaisir du SON.
- La pure puissance rythmique.
- L'élégance, la complexité discrète.
- Importance de la basse.
- Madeleine de Proust.
Ce qui ne marche pas avec moi : les paroles, "l'évidence rock", la hype, les gimmicks, le "plus de bruit", l'absence de complexité.

J'écoute Dreams of Reason Produce Monsters, album de Mick Karn. Je me suis toujours interrogé sur ce titre mystérieux. Je retrouve l'expression dans un livre sur le peintre Goya. El sueno de la razon produce monstruos, ou "Le sommeil de la raison engendre des monstres". Il s'agit d'une inscription que Goya a mis dans la principale pièce d'une série de gravures assez torturées nommées Les Caprices. Le texte, hélas, complique plutôt les choses. D'abord : "Lorsque l'homme laisse sa raison sombrer dans le sommeil, il est aussitôt assailli par des créatures de cauchemar, qui ne s'en iront qu'au réveil de la raison". Mais aussi : "La fantaisie abandonnée de la raison produit des monstres impossibles : unie avec elle, elle est la mère de tous les arts et produit des merveilles". La gravure :

L'Histoire de l'Art, de Gombrich, ne m'aide point, mais je feuillette L'Essentiel du même auteur avec gourmandise : cela ressemble à un festin pour l'esprit. Quand s'y mettre ?
Le Web ne m'aide que peu, et j'ai trouvé quelques petits éléments dans les archives Google des groupes. Il faudrait que je cherche en anglais mais je n'ai pas le courage ce soir...
L'album de Karn date de 1986. Sa texture sonore est vraiment une curiosité. Lignes de basses abstraites, rampantes. Percussions complexes, grandes strates de "cuivres", clarinettes, décors flottant. Ce sont des instrumentaux (peut-être pas si loin, parfois, de ceux de Dead Can Dance).
First Impression est comme une "marche lourde". La basse y est conductrice, collant de près aux percussions, le tout créant comme un marcheur rythmique lent, presque éléphantesque. Cuivres, piano, violoncelles et autres mystères viennent s'y greffer de façon très élégante, respirante. J'aime beaucoup ce morceau, et tout le travail sur la basse.
Language of Ritual commence en Afrique, se déploie autour de percussions élaborées, avec clarinettes, notes oscillantes/moustiques comme chez Eno/Hassel, et un piano lyrique. Intéressant refus de développer logiquement : c'est un surplace, comme un objet de bois qui tourne.
Buoy, chanté par Sylvian, garde le même climat. La basse est très remarquablement originale, faisant le serpent sous les percus. Le refrain est bien raté.
Land me semble influencé par les travaux de David Sylvian, justement. Il s'agit en fait d'une seule et simple boucle, dont la base est le son de choeurs du début, qui fait comme une fumée autour de laquelle clignotent claviers et piano. Karn fait chanter une clarinette sur ce lent tourbillon. Je suis très séduit par cette approche qui semble vouloir vous montrer non pas une musique "chemin" comme souvent, mais un objet en évolution sur place, une sorte d'étrange et douce machine.
Dreams of Reason est mené solennellement par un cortège de clarinettes. Le crescendo se construit de façon originale, car décousue. Il semble que Karn, conscient du lyrisme possible de sa musique, l'ait un peu cassé en faisant des "facettes de crescendo". Moi j'aime beaucoup beaucoup.
Answer est une belle sortie pour l'album, une pièce pour orgue, percus et choeur d'enfants.
L'album est très attachant, sans que je sache vraiment pourquoi. Il possède une tonalité bien particulière, qui ne le lie à aucune époque. Son système percussif, le travail sur la basse et les clarinettes. Surtout, une introduction parfaite et un final lyrique presque naïf.
