A cool red rose and a pink cut pink, a collapse and a sold hole, a little less hot.
Gertrude Stein


What is the wind, what is it.




Mars



Il m'arrive d'acheter des livres pour mes filles "quand elles seront grandes", dont certains dont je me dis que moi j'aurais aimé les trouver dans la bibliothèque de mes parents lorsque j'étais ado. Un de ces gros volumes est sorti cet hiver : Le Sens Caché de la Peinture Moderne, de Jon Thompson. Ce soir je le feuillette distraitement et suis complètement happé, par certaines pages. Reliant à G. Stein, je plonge dans Juan Gris ou Braque (il faudrait me trouver une bonne synthèse "vie et mort du cubisme"). Frappé de découvrir des noms (Matta, ou Winslow Homer). Je ressens une bonne excitation, que j'adore...

Très joyeusement intrigué par ce groupe, Psapp. Certains groupes ont de sacrées réputations. Ces derniers jours, j'ai été frappé par The D0, qui semble aussi bon qu'on le dit. Franz Ferdinand, je n'aime pas ça, mais je reconnais leur talent, le bon tissu érectile du rock, droit et tendu et les idées qui fusent. Autres choses à creuser : Rilo Kiley, Sebastien Tellier (roublard électronico ringard malin) et Booka Shade (techno limonade inoffensive). Psapp me passe vite. Trop de flotte.

Parti ce matin avec la première face d'Hergest Ridge de Mike Oldfield, puis rentré ce soir c'est un hasard avec l'Orabidoo du même. Les perpétuelles modulations de ses compositions me procurent un plaisir violent, proche de celui des drogues, j'imagine.

Trouvé du Stein en anglais - je commence à comprendre que c'est intraduisible, que l'intérêt est dans la musique anglaise de Stein. Je lis l'autobiographie de Claude Berri.



Je réécoute de vieux trucs, dont la première face de Dune (Klaus Schulze), une longue plage d'une demie-heure : un violoncelle y chante avec des claviers comme on n'en entend jamais. Je me souviens avoir écouté cette face des dizaines de fois dans le noir, au casque, en invoquant des images : de la glace, des horizons, des étendues blanches et bleues, la lumière, le froid, des cathédrales de verre. Relier au Iceland, de Richard Pinhas, qui se déroule dans les même parages, mais dans la nuit, avec des machines. Chez Schulze, il n'y pas trace des hommes... Tant que j'y suis, je réécoute Magma (MDK !), puis The Wall, et, pour respirer un peu, la 7ème de Beethoven (Karajan, belle version de 1963 chez DG). Le second mouvement est ici souple, vivant et lisse.

Allé chercher des livres chez Emmaüs. Long trajet en métro avec un livre sur Giono, puis deux heures à fouiner en écoutant, "musique d'ambiance obligatoire", un "best of Sardou". Du France aux Femmes des Années 80, de la Java de Broadway au Conemara, c'était inouï, une sorte de bloc solide d'insupportable. J'ai fait de belles trouvailles livresques mais suis rentré tétanisé, comme si on m'avait scié les nerfs au couteau (rouillé).

Le cubisme lui-même m'intéresse moins que les travaux théoriques de ceux qui l'inventèrent. Que se disaient-ils ? Je voudrais connaître l'évolution, leurs trouvailles, l'approfondissement, les nuances, etc...



Orabidoo commence comme une boîte à musique, guitare douce en arpèges et tissage modulant de scintillements, puis se coupe avec une drôle de chanson de robot sur tapis en zigzag et percussions méthodiques qui finit par "faire un refrain" (O-ra-bi-doooooo) alors que les instruments apparaissent de partout. On reste ainsi longtemps dans cette sorte de désinvolture chantonnante pleine de jouets, tendant un ressort qui finit par lancer une fulgurante machine, course farfelue, machinique et colorée ou les sons caracolent les uns au-dessus des autres comme les enfants jouent à la main sur la main sur la main sur la main. Cette folie douce se déploie dans une sorte de riff hard-rock baroque impossible, puis dans un balancement mené par une guitare-fumée qui monte en crescendo pointé par de géniales timbales et s'éteint doucement en folk-à-herbes-dans-le-vent. J'adore ce fou d'Oldfield, et cet album, Five Miles Out.



Te voilà hérissé de soleil, libre de marcher dans les épines, et les épines cassent sous ton talon, et ta tête bourdonne comme un nid de guêpes...

    Jean Giono


Je rencontre des personnes qui se déplacent en souriant constamment, intérieurement. Ce qui leur donne un "air", pas forcément sympathique. Il ne s'agit pas du sourire intérieur que l'on peut avoir dans une "idée heureuse", mais d'un sourire constant, et quotidien. Pour la première personne, il s'agit d'une sorte de sourire idiot, peut-être de contenance, ou peut-être "J'espère que tout le monde me remarque". Pour la deuxième personne, il s'agit d'un sourire "Je suis conscient de ma propre importance et on-ne-me-la-fait-pas-à-moi", qui lui donne un air narquois, comme s'il rigolait du bon tour qu'il va vous faire. Tout cela est très déplaisant.

Déconcentré, je lis le soir deux gros volumes sur l'Art de la Guerre, en alternance avec d'exquises nouvelles de Tchékhov (Une Morne Histoire, presque douloureux tellement c'est bien vu, tout en ayant cet air de ne pas y toucher, une aisance). Je compte m'intéresser de plus près à l'Art militaire du Siège. Il me semble comprendre ces retraités qui ne font plus que "lire sur la guerre". Je m'y laisserai peut-être glisser un jour.

Pour l'instant, je lis aussi un gros volume biographique sur Delacroix, préparation à la lecture de son Journal, que je viens de commander (avec entre autres le Journal de l'année de la Peste, de Defoe). Je rôde autour des deux tomes des Dits et Ecrits de Foucault, le Moyen-Age de Le Goff, ou les Lieux de Mémoire, le tout chez Quarto. Trop cher...



Hier, conversation passionnante mais trop courte sur la fécondité des limites dans l'Art (ici, la peinture). Je me suis probablement trop concentré sur les limites "que l'on se donne" (cadres théoriques ou techniques, thèmes, etc) - sans me rendre compte que les limites et les directions se créent d'elles-même pendant le cheminement créatif. Le paradoxe constant entre l'inspiration et la raison (le critique à l'intérieur de l'artiste) est un chaudron amusant à étudier. Il me semble tout de même que l'artiste est "heureux" lorsqu'il atteint ce moment magique de concentration créative : "Je n'ai pas vu le temps passer".

Regardé Cutting Edge, magnifique documentaire sur le montage, que j'ai trouvé chez Avaxsphere. Enthousiasmant et rigolo.

Puisque je me suis commandé le Journal de l'Année de la Peste de Defoe, ainsi que le Journal de Delacroix (Aïe ! Il va falloir se pencher sur Géricault !), je feuillette la Bibliothèque Idéale, de Pivot, je les y trouve tous les deux, avec d'autres que j'ai lu (Gombrowicz, Hugo, Jünger) et d'autres qu'il faudrait que je trouve (Goethe en Italie, Nijinsky, Brecht).

Je cherche, avide, ce qui pourrait prolonger mon plaisir Blonde Redhead. Je trouve des pistes dont : Maps ("We Can Create"), bizarre et rigolo, ample et joueur, fracturé mais confortable et multicouche, et réverbéré. Une sorte de M83 en pop. Le texte sur Itunes Music Store est parfait. Propeller ("The Midnight Ghost"), plus crissant et dissonnant. Les deux dessinent des trucs sur ma tête : sourcils qui se lèvent et sourires de diverses sortes.



Aidant ma petite E. à faire ses devoirs, elle écrit pour sa leçon sur le son "ph" le mot nénuphar. En examinant ce mot d'un peu près, sa bizarrerie me saute d'un seul coup au visage, comme une araignée, me laissant fort pensif. Nénuphar. Quel mot étrange. J'imagine la tête d'un Japonais qui apprend le Français et tombe sur ce mot. Né-nu-phar. Cet accès d'inquiétante étrangeté m'intrigue beaucoup. Comment provoquer, si on le désire, ce sentiment, dans l'art, nénuphar ? En peinture ? En vidéo ? En littérature ou en poésie ? Cette dernière discipline, me semble-t-il, est celle qui s'aventure le plus sur ce territoire...

Un bon petit film, Amazing Grace, sur la vie de cet Anglais, William Wilberforce, qui a passé des années à lutter pour que son pays abolisse la traite des esclaves. Pas un livre sur lui en France, c'est bien dommage.

Les obséquieux ("Qui porte à l'excès les marques de politesse, les égards, le respect ou l'empressement"), sont agaçant.

Trouvé des masses de livres dans une vente au poids, un petit volume sur Montaigne, des souvenirs de Sagan, des biographies (Montherlant, Thiers, Katharine Hepburn) et un Erskine Caldwell que je ne connaissais pas. J'ai pris des livres en anglais, sans savoir si je pourrai les lire un jour (deux Faulkner, Tristram Shandy, et Kim, de Kipling). Aussi, des piles de bonnes choses pour les filles. J'ai complété, le lendemain : Talleyrand, un Montherlant, une bio de Turenne (yes !) et un merveilleux volume sur l'histoire du développement du Christianisme. Waouh, c'est Noël !



De fécondes discussions avec mon ami le clipeur me ramènent à mon obsession sur l'Art ("Qu'est-ce que ça apporte de neuf ?"). Celui qui filme et ensuite fait un montage ne fait pas le même travail que le peintre, ou que le musicien. L'invention est d'une autre nature. La question centrale, pour moi, sur la "nouveauté", c'est : Où se situe l'invention ? J'ai vraiment envie de creuser ce problème-ci, même si je me rends compte que ce n'est pas le cas de tous les artistes, et de loin.
Créer, parce que ça doit sortir, sans se préoccuper d'une quelconque démarche inventive, sauf celle qui se crée "en faisant". Créer pour le jeu, le plaisir du jaillissement. Créer "pour le spectateur", en orientant les divers leviers vers le plaisir de l'autre. Etc.

La philosophie peut-elle m'aider ? Un petit Philobac sur l'Art tombe à pic. Quelques rengaines ne concernent pas ma recherche : la question du Beau, la question du Goût (le jugement esthétique), ou "art et nature" (imiter ou pas la réalité), le Sublime et tralala. Un chapitre vient chatouiller le truc : "La question du génie : la création artistique". Nous y voilà !

Pour parler du génie (Mais pourquoi tant d'immodestie ? C'est juste la bonne créativité qui m'intéresse, moi !), on trouve quatre "traits" :
- ORIGINALITÉ : création excentrique, marginale, "hors des règles".
- EXEMPLARITÉ : produire spontanément selon des règles qu'on se donne soi-même.
- ABSCONDITÉ : produire sans savoir comment on produit, pas de méthode. Picasso : "Je ne cherche pas, je trouve".
- EXCLUSIVITÉ ESTHÉTIQUE : tout cela ne se manifeste que dans les beaux-arts (et pas en science, par exemple).

A creuser. Dans mon Essentiel, de Gombrich, il y a un chapitre nommé Tradition et Innovation, c'est fondamental, mon cher !

En tout cas, j'ai bien ri, hier, en lisant les "disputes" entre Ingres, le surdoué, classique et élégant, presque magique, et Delacroix le romantique et ses tornades. Voilà un point de frottement idéal.

J'écoute : Starless, de King Crimson, dans Red. Immense plaisir.



Sur la partie audiophile d'Avaxsphere j'ai trouvé quelques Mike Oldfield (http://avaxsphere.com/music/audiophile) en "Lossless" (le son n'est pas compressé comme dans cette horreur d'mp3, qui ne donne vraiment rien de rien dans les musiques complexes), et me suis traversé la première face d'Ommadawn en "HDCD" - c'est la première fois que je l'entends avec un son pareil. Immense bizarrerie celtique, jouissive et farceuse, de presque 20 minutes.
Farceuse, la musique, parce qu'elle s'avance comme une sorte de Symphonie Celtique avec verdure irlandaise, zozios et flûte à bec. Mais diverge vite fait vers d'étranges polyphonies, des surgissements d'architectures dans le ciel et des idées partout. Le travail sur "l'idée de la basse" est fabuleux (les dong-dong du début, les entortillements lourds de 1'30" et 3'00"). Les brisures sont incessantes (dont certaines petites danses bien faunesques), les décollages impromptus nombreux, et la "symphonie celtique" n'arrête jamais de changer, de muter avec un fort quotient de bizarrerie. La production est invraisemblablement complexe et étagée (cf cette étrange chose à partir de 3'14" - basse tordue, guitare sur-réverbérée, claviers suraigus, voix horizontales en axe). Les timbres sont tellement nombreux qu'on ne les compte plus. Et si une petite délicatesse (8'16") tournicote dans les voiles d'Irlande, c'est pour se fondre (9'16") dans les cordes à archets et se briser aussitôt dans la plus grande guirlande de guitare qu'Oldfield ait jamais produit (9'46") sur des percus de bois qui annoncent le crescendo qui suivra (suivez, madame, toutes les mutations de la basse au cours de ces changements). 11'56" est la clef (multi-flûtée) de l'escalier africain-celtique de la fin, installation percussive (marimbas y compris) qui monte par paliers autour d'une sorte de mélopée - écouter fort, s'il vous plaît. Une autre clef est donnée à 14'21" par l'arpège électronique qui couture le tout (appuyée, vous verrez plus loin, par la trompette qui ne cesse d'obliquer dans l'harmonie (15'48", cf sa troisième note)). Le bouchon saute avec l'explosion des 16'50"; la basse, alors, encore elle, fait jouir l'harmonie, dessine les modulations, tandis que cette curieuse guitare "bouchée" serpente dans ce grand brouillard, ma foi, assez agité et lumineux. J'ai bon ?





Avril










A white bird, a colored mine, a mixed orange, a dog.



jeanpascal@wanadoo.fr