Le palais du mendiant
c'est l'ombre des nuages.
Hâfiz


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Mai



La Roue de la Vie ! Enfin, plutôt la roue des livres. Tourne.
L'Usage du Monde, de Nicolas Bouvier. Rentre direct dans mon Panthéon des meilleurs livres du monde. Une sensibilité à la Tchékhov, un sens du mot à la Giono. Splendide.
Art en Théorie 1900-1990 : articles sur Cézanne, lettres de Gauguin, trouvailles post-impressionistes. Comme je le lis dans l'ordre, je suis en 1900, je ne sais pas si je fais bien...
Si les Lions Savaient Parler : Paradoxes de la nourriture. Pourquoi mange-t-on du lapin en France, en se scandalisant des chinois, qui mangent du chien ? D'autres se scandalisent qu'on mange du lapin. Notre salive dans la bouche ne nous dérange pas, mais pourquoi devient-elle moins évidente dès qu'elle a quitté notre corps ? Ces trucs-là rôdent autour de Levi-Strauss, dont heureusement j'ai trouvé une bonne introduction.
Les Choses Vues, de Victor Hugo : magnifique passage sur le "jugement" d'un traître aux républicains, à Jersey, qu'une foule d'opposants à Napoléon III voulait massacrer.
Gertrude Stein : Paris France et son humeur de délire froid, ses analyses sans queue ni tête ou presque, son allure didactique et presque absurde. Il est difficile se savoir placer un discours au bord de l'absurde ou de la rigolade. Voilà un "entre-deux" passionnant.
Nick Mason, qui raconte l'histoire de Pink Floyd avec désinvolture et une élégance piquante - très anglais.
Un livre en anglais d'analyse sur The Sound and the Fury, de Faulkner. Pas facile, mais je m'en sors...



Les jeux sur le Net sont ennuyeux, mais j'avoue être "pris" par Gromo, sur le site de Libération, sorte de Tetris intellectuel, et qui rapporte quelques piécettes sur votre compte Paypal. http://jeux.liberation.fr/



J'écoute Lizard (le morceau, pas l'album), de King Crimson. Baroque, délicieux. On m'a offert pour mon anniversaire une biographie de Clara Schumann et un livre de photos de Nicolas Bouvier.

Aussi : 1er et 2ème Concerto pour Piano de Chostakovitch (Ortiz / Berglund), un son splendide.

Lire Milles Plateaux probablement comme me l'a suggéré le prof de philosophie : n'importe comment, pas dans l'ordre, au pif, à l'envers, en zigzag...



Si on parle de tropismes, il y en a un qui me fascine. Il m'est arrivé deux ou trois fois ces dernières années d'être carrément fasciné par une femme. Pas de là à y penser jour et nuit, mais à être complètement aspiré en leur présence. Rencontre de vue uniquement : impossible donc de tomber amoureux (mais tout de même, il ne faudrait pas s'approcher trop près pour que toutes ces choses se mettent en route !). Bon. Il y a des gens qui exercent sur vous un magnétisme, c'est évident. L'esprit s'amuse comme un chat : Comment est-elle ? Comment est sa voix ? Est-elle timide ? Tranchante ? Bien dans ses pompes ? Bavarde ? Fragile ? On imagine, on danse. Et on pense : Avec qui vit-elle ?

Le tropisme (au sens de Sarraute, ou presque), ou "petit mouvement de l'esprit" qui m'intéresse ici, c'est le moment précis où, dans cette situation, on fait la rencontre inopinément avec le partenaire, le mari, l'amant, l'amoureux de la demoiselle en question. Je suis sûr que ça vous est tous arrivé.
Sur la route de mon travail, j'ai longtemps suivi ou précédé une étonnante trentenaire, une brune à la grande tignasse bouclée libre, qui marchait incroyablement vite, tirée à quatre épingles. Une allure de statue africaine qui serait cadre sup, avec quelque chose de "trop" qui la rendait probablement fragile, donc touchante. Un rôle ? Elle m'impressionnait beaucoup et je n'aurais jamais osé l'aborder.
Et puis je croisais une autre dame, d'autres jours, au hasard. Une quadra de constitution robuste, grande (1m80 au moins), mais avec une démarche mal assurée et une ambivalence qui la rendait très énigmatique : perdue et inquiète, mais aussi décidée et intelligente. Bref.

J'ai un jour croisé la première accompagnée de son homme, un grand dadais mince, type commercial ou comptable, sérieux, cravaté et repassé, le genre à plier son pyjama tous les matins avec des petits gestes. J'avoue qu'il allait bien, avec la statue africaine - cambrée, aux yeux comme deux billes noires dans son visage mobile, un fuselage bronzé dans un chemisier impeccable. J'ai un jour rencontré mon immense quadra maladroite avec un homme de deux mètres de haut, robuste bûcheron au regard doux, une baraque qui m'a tout de suite fait penser à Mr Wolverine, Hugh Jackman. J'étais hypnotisé. Ces deux-là avait l'air de se connaître parfaitement, et évoluaient avec douceur et attention. Leurs regards se croisaient tout le temps. Ils étaient splendides.

A ce moment, il y a une poignée de secondes qui sont autant de clics et de rotations dans votre tête. Des choses s'effacent. D'autres apparaissent. Vous ne pouvez plus "jouer" de la même façon, et vous ne pouvez plus imaginer les même choses. Quelque chose s'est probablement brisé. J'avoue que dans un cas, j'étais déçu, et dans l'autre, épaté. Ce sont évidemment d'autres illusions...



J'écoute avec attention Guillemots, des anglais dont les chansons sont lyriques, énergiques et pleines d'idées partout. Une voix intéressante, de l'élégance, du plaisir. Et rien du tout de la paresse habituelle : l'invention coule en permanence. C'est pour se muscler un sourcil ou l'autre (vous savez bien, celui qui se lève à la surprise).

J'aime beaucoup chez eux leur côté Cinémascope, et leur façon étonnante de moduler jusqu'à l'ivresse (cf, par exemple, le chant de Cockateels, qui change perpétuellement d'étage sur un décor orange Bollywoodien, ou We're Here, qui semble se noyer dans un lyrisme bleu dans le ciel dans les violons, se saoûlant de modulations, comme un planeur qui monterait/descendrait sans cesse, par paliers). Je les adore, quand ils font ça !

Je trouve ainsi bien des choses sur : http://jimmy-newmusicstash.blogspot.com/. Il existe bien des pages semblables, mais peu avec ces petits textes pertinents.



Notre deuxième fille, qui est en CP et donc apprend à lire, vient d'avoir le fameux déclic de la lecture. Elle se lance et, le soir, lit des BDs avec une concentration et un plaisir immense. C'est un moment magnifique et proche, j'imagine, pour elle, de la magie : "Je lis !".

Susan Sontag m'enquiquine avec son écriture laborieuse et ses généralisations tirées par les cheveux. Bouvier m'éblouit à de nombreuses reprises dans son Usage du Monde. Divers longs entretiens que j'ai trouvé sur un DVD me confirment ce que disent ses livres : une de ses obsessions est le "mot", trouver ce qui va faire surgir la sensation.



Bouaniche, sur Deleuze :

Pour lui, les seuls voyages qui comptent vraiment sont ceux qu'il qualifie d'"immobiles", voyages "sur place" ou "en intensité", faits de lectures et d'écriture, de rencontre avec les oeuvres de l'art et de la philosophie.



Je découvre les dernières productions de Patrick O'Hearn, sorte de Eric Serra américain, bassiste bidouilleurs de synthé qui réussit presque toujours à éviter les écueils de la "new age" et dont j'ai beaucoup écouté les premiers albums dans les années 80. Toujours très bien produit, avec une fluidité et des espaces qui font penser à Steve Roach.

J'ai aussi trouvé un truc qui s'appelle Battles (l'album s'appelle Mirrored) : l'énergie folle d'un Magma, des fourmillements d'idées et d'instruments, un humour presque inquiétant. Ecouter fort un truc comme "Atlas", machine grinçante en course de bois et de plastique, comme si Art of Noise bossait avec Magma et Crimson et Mickey. Et sur Leyendecker, la meilleure gate reverb que j'aie entendu depuis longtemps. Sur Wiki (http://en.wikipedia.org/wiki/Battles), j'ai trouvé un bon qualificatif : "Future Funk". Tout ça n'est pas abouti, mais c'est à surveiller de près. Et il paraît que c'est du "Math Rock". Je cherche Don Caballero, et Foals...

Et je tombe sur ces fous de 65daysofstatic, complexe, jouissif, fracturé, énergique. Aurais-je trouvé un NID ?



Sur la concision de l'anglais. Je cherche sur iTunes des renseignements sur Foals, et je lis "some foot-tappers", ce qu'on traduirait probablement chez nous "Quelques morceaux vous feront taper du pied", etc. Quand même ! Foot-tappers ! Il faudrait que je fasse ma propre liste de foot-tappers, tiens.

Je continue le Sontag, qui fait quelques bonnes lignes sur les autobiographies imaginaires, mais ose un article honteux sur le cinéma, adore les figures obligées (Borges comme Saint Patron) et traîne de vilains boulets sur la tout puissance de la Poésie (ben voyons) ou les ravages de la modernité (heureusement qu'elle nous explique).



Kent : Ingenting. De l'excellente pop ! Des suédois. Chantent en suédois. J'adore ce morceau, genre Eurovision top nunuche mais fusant, énorme, commercial et modulatoire (ce refrain !). Ma ringarderie du mois. Et semble, hélas, leur seul bon morceau.

Friska Viljor, m'a scotché avec son "Gold". Des sautillements de couplets rigolos, mais des refrains enflés formidables et farfelus. L'album (qui s'appelle "Bravo !") tient ses promesses. Le chanteur a une voix vraiment intéressante, et ils construisent avec joie et invention, en jouant sur diverses cordes : richesse des timbres et des orchestrations, un côté farfelu, des idées qui fusent, un grand lyrisme qui frise l'exagération. Et... ce sont encore des suédois.

J'ai aussi trouvé le Hometime de One Eskimo, malin, délicat et sophistiqué, totalement magique. Quant au dernier M83, il m'a l'air complètement raté.



Aujourd'hui il y avait un ciel parfait, lumineux et rempli de nuages dans tous les horizons, des p'tits blancs et des grands allongés, et tout cet air doux autour de nous. J'ai croisé une belle jeune femme heureuse sur son vélo - je trouve que c'est sur les bicyclettes que les demoiselles ont le plus l'air du bonheur, de grands voiliers comme chez Belle du Seigneur. Une vision pareille peut vous faire sourire pendant un excellent bout de temps. Aujourd'hui je me disais que les hommes avaient de la chance, car il y a, il me semble, bien plus de jolies filles que de mecs vraiment fascinants. C'est pas tous les jours que je croise des Corto Maltese ! Tandis que les hommes évoluent, les indignes, entre les magiciennes et le bon sens, entre les mères et les trios d'amies, entre les peintres et les longues jambes, et les chemisiers rebondis. Je me suis presque arrêté, aujourd'hui, devant un immense sourire qui écoutait une copine, image renversante au premier sens du terme. Schblaf, par terre. Merci mesdames !



Nous avons tous probablement des bouées qui nous empêchent de penser à la vanité de la vie. Occupations et passions, projets, etc, ça nous agite et nous occupe comme le ponpon que les enfants attrapent dans les manèges. Lorsque la bouée explose, on se retrouve à se débattre avec l'incomplétude fondamentale : "Quelque chose me manque". J'y pense car je retrouve cette musique mélancolique dans les nouvelles de Tchékhov que je lis tous les soirs, ou dans la conclusion de L'Usage du Monde, qui en est sans doute la clef :





Encore de la musique. Je trouve des choses, alors...

Beanfield featuring Ernesto : Chosen, juste des petits pizzicati, un piano électrique et un dépouillement bienvenu.
Booka Shade, pour Vertigo, disco synthétique pensif, et Mandarine Girl, tissage dansant distrait, ou peu concerné.
Calla, Defense Down ou Dancers in the Dust, petites choses rock habitées, inexplicablement plaisantes.
Cats on Fire. Higher Grounds, pop parfaite qui vous fait tout de suite penser "Mais où ai-je entendu ça ?". Morrissey ? Cure ? Madness ?
Frank Black, Every Time I Go Around Here et ses couleurs harmoniques comme sous les nuages, et Fu Manchu, bûcheronnant, brisé et hanté de saxos bourrés dissonnants et de grandes modifications musicales panoramiques.
J'ai toujours le All Of Your Days Will Be Bless, de Ed Harcourt, excellente montée harmonique permanente sur zig-zags d'harmonium. Ivre, hanté, jouissif, et quelle bonne basse !
De Snow Patrol, j'ai Make This Go On Forever, dont les refrains gonflent comme une montgolfière, Set The Fire To The Third Bar et sa double voix, et Run, slow atomique comme on n'en fait plus depuis BJH.
Spiller me fait sourire d'ici à là avec son Cry Baby : trop de reverb sur les drums, coco, une basse qui rebondit, concentrée, et quelques perles-et-voiles avant le Vocoder. Une sorte de perfection.
J'ai découvert une jazzeuse dont la voix m'a mis sans dessus dessous avec la façon dont elle disait The Ice Hotel un après-midi avec un ciel bleu tendre à nuages blancs doux parfaits. Adorable, la preuve avec aussi Samba Saravah. Comment elle s'appelle ? Stacey Kent.
Vitalic me chatouille les zoreilles avec ses jeux électroniques en mutations constantes. Machinique, horizontal et rigolo.
Mama's Room est une excellente chanson des Under The Influence of Giants, sorte de funk-rock au refrain parfait, dont il existe un remix rigolo et plus rapide.
Where He At, de Raz Ohara, oui, c'est wyattien, flou, triste et surplace - cette rythmique, fallait oser...
Il y a d'autres encore, mais je finirai ce paragraphe par le Man de The Bird & The Bee : voix irisée, rythmiques et arrangements brisés, et refrains qui roulent comme sur un bateau. Waouh !



Est-ce quelqu'un qui lit mes paginettes a trouvé un jour quelque chose qui lui plaisait, dans mes trouvailles ? Et si oui : quoi ? jeanpascal@wanadoo.fr


Juin





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jeanpascal@wanadoo.fr