Here we sit in a branchy row,
Thinking of beautiful things we know;
Dreaming of deeds that we mean to do,
All complete, in a minute or two-
Something noble and wise and good,
Done by merely wishing we could.
We've forgotten, but-never mind,
Brother, thy tail hangs down behind !

R. Kipling : The Jungle Book


Le narrateur a-t-il une méthode ?




Juin



Superfamily : "The Radio Has Expressed Concerns About What You Did Last Night" (en voilà un titre !), de la bonne énergie pop, chanson parfaite, du bonheur, de la reverb et de la basse, chanteur juste assez excessif, piano habile, production panoramique, de la relance perpétuelle. Me fait penser à Aha, et j'adore.

Ces pages parlent beaucoup de musique. Don't worry, ça me passera. J'écoute bien des choses ennuyeuses (dans mes activités exploratoire), dont Bliss (de la soupe). Souvent, je trouve de la "petite astuce", des choses justes intriguantes comme les dernières minutes du Labccr, de Floex - qui a par ailleurs beaucoup d'idées mais sans beaucoup de travail harmonique - ou Erik Sumo, fort quotient de bizarrerie, de l'invention en masse pour les rythmiques et d'habiles samples. Ugress, rigolo, vintage et fade. Du vrai travail chez Yonderboi, un lyrique qui aime le sampler, un farfelu baroque et fracturé qui oeuvre sur les même territoires que Nacho Cano et Goran Bregovic - chorales d'enfants, crescendos à frissons et grands décors orchestraux - sans être jamais vraiment satisfaisant.



Je lis toujours de bouleversantes nouvelles de Tchékhov et ai attaqué Deleuze, les textes de jeunesse de Bouvier et une passionnante analyse de la façon dont Michelet voyait le Moyen-Age, par Le Goff. Trouvé un gros volume collectif sur Wagner, qui va passer devant tout le reste.

Soirée à l'école de musique, où ma petite dernière nous a montré un aperçu de ses apprentissages. Je sors de là douloureux, à cause de l'idée du Royaume Perdu, évidemment : je ne fais plus de musique, et ça me manque beaucoup dans ces moments-là.

J'écoute : Cloud Cult, des baroques surdoués, ou Fallen Snow de Au Revoir Simone, désinvolte, classe, brisé. Le Royal Gregory de Holy Fuck, instrumental énergique mutatoire, abstrait et jouissif, de quoi faire une bonne Danse de la Joie, en écoutant à fond.



Toujours un peu idiot, je me procure quelques Blu-ray, alors que je n'ai encore rien pour les lire, ni télévision ad-hoc. Rencontres du 3ème Type, ou le Bonnie & Clyde sorti aux USA, ou un coffret : Alexander / Wyatt Earp / Troy Director's Cut / Blood Diamond. Et Blade Runner, of course.

J'ai vite laissé tombé ce livre sur Wagner, d'un lyrisme idiot, d'un psychologisme à lieux communs, etc. Je me rabats sur un bon petit volume sur la famille Borgia, de quoi frissonner un bon coup. Tu parles ! Ecrit avec les pieds, probablement : eject !

Heureusement, je dévore à pleines bouchées le Gilles Deleuze, une Introduction, de Arnaud Bouaniche, clair, précis, synthétique, ce qui est un peu embétant : on a envie d'acheter toute l'oeuvre. Les réflexions sur le "simulacre" de Différence et Répétition me font bondir de joie, son empirisme de même, etc.

    On sait que les choses et les personnes sont toujours forcées de se cacher, déterminées à se cacher quand elles commencent. Comment en serait-il autrement ? Elles surgissent dans un ensemble qui ne les comportaient pas encore, et doivent mettre en avant les caractères communs qu'elles conservent avec l'ensemble, pour ne pas être rejetées. L'essence d'une chose n'apparaît jamais au début, mais au milieu, dans le courant de son développement, quand ses forces se sont affermies.

Ce paragraphe de Deleuze, si deleuzien, est typique de l'ébullition qu'il provoque en moi. Cette simple affirmation est trop vague, ou peut-être trop précise. On se dit "Ben oui !", ou le contraire. De toutes façon, dès que l'on parle de l'Invention, je jubile. Ce paragraphe ressemble pour moi à une graine, ou un outil. Je peux le placer sur l'Invention dans l'Art, ou dans ma page sur la Troisième Voie. Ou le calquer sur la Figure du Rebelle, ou même du Waldgänger.




Bon. Vous pouvez parfaitement manger un triangle, puis ensuite une cacahuète, revenir au triangle, puis prendre, par exemple, un bretzel. Il est amusant de combiner : un bretzlel ET une cacahuète, ou un bretzel ET un triangle, etc. Quoi que vous fassiez comme association, c'est bon. Même les trois d'un coup, c'est bon. Mais pas avec de la vodka. La vodka, c'est bon avec une pomme. Ou comme chez les russes, avec un concombre et du sel. Non, les triangles et ses copains, c'est bon avec le tranchant du whisky, ou avec la belle magie d'un verre de vin, ou une bière fraîche, mon cher, mais la bière, vous savez bien, Delerm a tellement raison : la première gorgée est superbe, mais ensuite c'est moins ça. Un bretzel et deux cacahuète. Miam.


Il est très rare qu'on me fasse découvrir des musiques - c'est arrivé avec Ed Harcourt, et cette semaine avec un incroyable personnage : Happy Rhodes. Une voix magnifiquement androgyne et des chansons kaléidoscopiques, complexes et étranges, sans doute situées sur la même branche que Kate Bush (mais plus acéré, et si elle avait continué sur sa lignée de ses premiers albums) ou St Vincent (mais en plus froid, moins directement folle). Pourtant, ça n'est jamais totalement satisfaisant - même si ça s'en approche parfois ("Find Me").



Je survole le dernier Coldplay, sophistiqué et tout joli, du grand luxe comme faisait Tears for Fears. On pourrait comparer ça à un festin de grande cuisine sans aucun épice, sans sel, sans rien que la lourde, variée et continuelle fadeur des plats qui défilent. Tv on the Radio, excellents et énergiques, avec une basse sourde et une production qui occupe tous les espaces, un bon travail sur les voix et les timbres, un côté masculin presque dangereux et des idées coupantes dans tous les coins. Deux albums enthousiastes de Superfamily, pop debout exagérante et presque ivre d'elle-même. M'épuisent. Pour se détendre : When it Falls, de Zero 7, luxueux et relativement inoffensif.



Oui, sur la photo, c'est Miss Arquette sur le tournage du Grand Bleu. Le photographe a capté quelque chose. N'est-ce pas ? Lorsqu'une femme se met à vous regarder comme ça...

Lisa Gerrard qui fait un disque avec Klaus Schulze, on se dit : "Hein ??". Et on écoute, et c'est... juste affligeant.



Le problème avec Deleuze est multiple (héhé). D'abord, évidemment, c'est parfois trop compliqué pour moi. Il y a des pages entières que je ne comprends pas. Ensuite, c'est le problème du chaudron, c'est à dire que c'est parfois tellement fort qu'on en est tout retourné - c'est comme si on vous ouvrait une grand porte vers un monde immense et passionnant, qui nécessiterait plusieurs années de travail et de plaisir à explorer - mais déjà, une porte suivante s'ouvre. Deleuze déclenche en vous de grands élans épatés, mais comme vous n'avez pas la structure mentale ni le temps pour ça, vous vous retrouvez à sautiller sur place comme une andouille, excité du cerveau et impuissant.
Je lis le livre de Bouaniche (vraiment remarquable) sur Deleuze, en paralèlle avec Deux Régimes de Fous, un recueil de textes, entretiens et autres perles deleuziennes, et je me sens comme sautillant mais attaché, ligoté. C'est très énervant, cet énervement quand vous lisez un auteur qui semble avoir raison si souvent et qui pulse les idées à une cadence infernale de plusieurs par paragraphe.
J'admets que Deleuze peut avoir un effet comparable à celui de Jünger, c'est à dire qu'il crée aussi chez vous une sorte de pli, d'état d'esprit, une onde qui vous fait tout voir différemment. Comme si, dans ses textes, il y avait une pluie de graines ou d'outils que vous vous retrouvez à employer presque sans vous en rendre compte. Se pourrait-il qu'on devienne deleuzien ?



Début du second tiers du Premier Mouvement de la 5ème Symphonie de Chostakovitch - quelles couleurs ! On dirait du John Barry. Quand aux valses tordues du Second Mouvement, elles me mettent en transes...


Les deux extraits de texte sur cette page : G. Deleuze.



J'ai récupéré un bouquin des souvenirs de Vladimir Pozner, un Type intéressant (le Type, en fait, de celui qui connut plein de personnages célèbres... mais que personne ne connaît). Pozner, donc, connut Brecht, Picasso, Chagall et Chaplin, Pasternak et Oppenheimer, Bunuel et Dashiel Hammet. Lire ce livre est tout de même assez agaçant, à cause de deux choses : 1/ les "écoles" et tout ce que ça comporte d'andouilleries ("nous sommes l'avant garde, nous avons raison", blablabla) 2/ tous ces fanas du Communisme "qui va tout résoudre" et gningningnin. Tous les éloges de Brecht ne suffisent pas à enlever cette impression en creux qu'il était fort antipathique. J'ai trouvé très troublant le portrait d'Oppenheimer : que faire lorsqu'on se rend compte qu'un grand ami se révèle (il ne pouvait rien dire : top secret) être l'inventeur de la Bombe Atomique ? J'ai souri en écoutant les dialogues avec Chklovski sur ce qu'ils traduisaient à l'époque par "L'étrangement" et qui est devenu depuis dans les livres l'étrangéisation, ou acte de rendre étrange une forme artistique ou un texte pour lui rendre un peu de sa réalité - ce qui m'a occupé un bon moment il y a quelques années. Quant à Chagall (dont je n'aime pas le travail, il parle de trois bon peintres Russes : Levitan et Vroubel (que j'adore !) et Sérov (c'est qui, Sérov ?). Quant à son portrait final de Picasso, il est magnifique !



J'ai fait ce week end quelque chose de très étrange : retourner dans mon collège et retrouver quelques profs... 27 ans après. J'ai regardé les 3èmes et leur regard inquiet. Commencé quelques démarches pour retrouver notre groupe de zozos de 15 ans. Je suis TRES nostalgique de cette époque et de ses intensités, même si je ne suis pas dupe : on a bien changé, on ne se connaissait pas tant que ça à l'époque, etc. Un groupe de 6 élèves va se retrouver dans une semaine...

J'écoute : un nouveau Ratatat, foisonnant, tissé et rigolo, Lulu Rouge, du Trentemoller délicat, le dernier Happy Rhodes, et The Bird and the Bee, frais, oblique et malin (leur "Man" m'obsède fort gravement, leur reprise de How Deep is your Love est parfaite, leur Polite Dance Song me fait penser à du St Vincent qui ferait un hymne). J'espère être suffisamment tendance.

Le Concerto pour Violon de Brahms, je le connais presque par coeur. Je le découvre ce soir par Heifetz / Reiner : splendide, tendu, racé. Dans les soldes, j'ai trouvé une version Ginette Neveu, que j'ai hâte d'écouter.

Je peux entendre toutes les langues, mais pas l'Espagnol, qui me hérisse. Question de musicalité...


On traîne probablement deux karmas. Notre propre karma, et celui qu'on projette sur les autres. Mon karma, c'est l'attachement, ce n'est pas intéressant. Mon karma projeté, c'est la déception. J'ai toujours fini par décevoir. A mon âge, j'avoue que lorsque ça arrive, je rigole. "Tiens, encore un déçu !". Qu'ont donc tous ces gens à attendre autant de moi ? Ermite, c'est comme ça qu'il faut finir, pour ne plus décevoir tout ce monde...

Petite perfection du refrain ("Breathe in breathe out/exhale and inhale") de Feather Moon, chez Vienna Teng. Je suis jaloux du chaos sonore fêtard du You and I Misbehaving, de Tilly and the Wall.



Le matin d'une petite fête d'anniversaire avec les copines de E., qui va avoir 7 ans, elle me dit qu'elle a "trop hâte" d'y être. J'en ris toute la journée, de ce "troatte".

Je lis Le Duel, de Tchékhov, une longue nouvelle aussi célèbre que La Steppe, effaré qu'on puisse aussi bien saisir nos petites âmes humaines. Cet auteur a toujours un double effet sur moi : il est dérangeant, parce qu'on dirait qu'il vient d'aller voir au fond de ma tête, et il est consolant, car on se reconnaît aussi, et on se dit : "Ah ben oui, tout le monde est dans le même panier". Cette nouvelle est particulièrement efficace, à ce propos...

Si j'avais un Blog, je l'appellerais "Les Choses telles qu'elles sont", et mon jeu consisterait à enlever les idées construites sur ce qui est vraiment.

L'agaçante naïveté de celui qui croyait à la loyauté de l'entreprise qui l'employait. "Comment osent-ils faire ça après x ans de bons et loyaux services ?". C'est encore plus désolant que d'entendre ricaner ceux qui se croyaient un "rouage important", après moi le déluge, etc.

Quand quelqu'un sort vraiment de ses gonds, il ne faut pas se préoccuper trop de ce qu'il a dit - sauf si on veut faire un écran de fumée pour masquer autre chose, on si on veut en profiter pour se venger, le maltraiter, etc - mais plutôt de savoir pourquoi il est sorti de ses gonds.

Je pense qu'on a tous un trait enfantin déplaisant, que les autres captent facilement, mais que nous ne connaissons pas, ou ne voulons pas connaître. C'est une "impression laissée sur les autres", parfois diffuse. Certains veulent être tout le temps rassurés, approuvés, plaints. D'autres ne se sentent bien que dans les discussions-conflits, ou veulent dominer sans y paraître, ou dégagent un air narquois. Tout cela, me semble-t-il, ce sont des traits d'enfance. Je me suis rendu compte, au fur et à mesure des années, que je représentait, moi, la figure du Rabioteur, celui qui en douce essaie d'avoir plus que les autres. C'est déplaisant n'est-ce pas ?

Finir le mois avec le Kyberneticka Babicka Pt 2 de Stereolab, sorte de Phil Glass plastifié dansant balançant qui donne envie d'être amoureux pour faire une danse bizarre. Oscar See Through Red Eye, de Boards of Canada, une ivresse doucement brisée peuplée qui fait du surplace et vous hypnotise/envoûte sans qu'on sache comment ni pourquoi.



Juillet






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jeanpascal@wanadoo.fr