I shall be gone and die, or stay and live



étonne lentement



Août



J'ai mis le doigt sur un truc qui me chiffonne depuis longtemps sans que je puisse le formuler vraiment. Le point de départ vient du livre de Lanzmann, qui s'appelle Le Lièvre de Patagonie pour une raison très précise. L'auteur était en train de conduire, en Patagonie justement, et tentait de se rendre compte (de se persuader) qu'il y était, que c'était fabuleux... mais il ne sentait rien, ça ne lui faisait ni chaud, ni froid. Il était comme coupé de son enthousiasme, ou coupé du monde. Et puis, dans ses phares, il a vu un lièvre, vision qui l'a immédiatement recollé à la réalité, en quelque sorte. Lanzmann évoque le même genre de phénomène dans un moment plus intense encore, plus tragique, en marchant près d'un camp de concentration pour préparer Shoah, et là encore "pas connecté", comme insensible, ne comprenant pas. Treblinka ou Birkenau, je ne me souviens pas, mais le voile s'est déchiré à la vision du nom du lieu, à la gare, ici reliant le nom au réel...

Cette idée commençait à me chatouiller l'hypophyse, et comme c'est toujours le cas quand c'est important, j'ai commencé à ne plus trouver que ça dans mes lectures ou mes conversations. Quelqu'un me raconte que, visitant Weimar avec une guide nulle, il voit passer un autobus dont le fronton indiquait la direction : Buchenwald. Réveil ! Les sens effectuent une rotation, et quelque chose s'ajuste : on n'avait pas pu imaginer que deux endroits si éloignés dans le temps historique puissent être si proches dans la réalité...



...en fil de fer lisse...

En réfléchissant à cela, je me rends compte que c'est exactement le travail de Geert Mak sur son histoire de l'Europe : chercher à recoller l'Histoire (qui sont des histoires qu'on nous raconte) et, par ses voyages incessants, la réalité d'aujourd'hui. Car il a raison : si vous visitez un endroit "historique", vous ne comprenez rien, rien du tout, vous êtes un touriste...



Par hasard, je tombe sur une longue, longue archive de ma correspondance avec O., que j'ouvre sur Juillet 2001 : "Dans le dernier jour de votre Journal vous dites je me disais que pour la première fois depuis longtemps j'arrivais à les regarder sans décalage, sans arrière-pensée, sans mise en forme immédiate dans ma tête sous forme de phrase. je ne vivais pas qu'à travers le langage, je les vivais tout court, dans l'intensité du moment et le seul rayonnement de leurs propres couleurs... ce qui me touche bizarrement, parce que, peut-être, tous les amoureux des mots vivent ce syndrome (quel nom donner à ce syndrome ?)."

En fait, il y a mille façon, dans la vie, de n'être pas là. L'amoureux des mots ou l'écrivain passe son temps à engranger et à ranger automatiquement son expérience dans divers coins de sa tête, et c'est déjà filtré par les MOTS. Le photographe ne capte rien du monde : il cherche sans cesse un cadre, ce qu'il pourrait saisir. Le documentaire Genius of Photography évoque bien ce trait, sous sa forme presque diabolique chez Henri Cartier-Bresson (saisir, dans un long chaos, l'unique seconde où "tout est là" - ce qui nécessite une attention... acérée). Le blogueur actif est victime de ce syndrome. Tout ce qu'il vit est trié sous le prisme du "Je le mets dans le blog ou pas" ?

Tout cela est encore bien confus, mais je suis excité comme une puce, car je sens qu'il y a là de l'idée qui chatouille.



En vrac :
- Ce qui est intéressant, comme chez Lanzmann, c'est le moment où on recolle la réalité.
- Evidemment, le Waldgänger et l'Otaku, qui m'ont beaucoup occupé, ne sont pas du tout en prise directe. Ils analysent et observent tout, tout le temps.
- On peut probablement être coupé du monde et ne pas s'en rendre compte. Cf les couples et les habitudes.
- Qu'est-ce qui fait qu'on s'en rend compte ? Qu'on se fiche des baffes en se disant : mais enfin !
- Que se passe-t-il dans la tête d'une jeune fille qui vit pour la première fois un amour et qui remarque tout, comme dit Albert Cohen ?
- Y a-t-il un rapport avec la Nausée de Sartre ?
- Evidemment, relier tout ça avec les philosophies orientales et le zen, qui insistent tellement sur le fait d'être attentif.
- Deux types paradoxaux : l'alcoolisé et le sportif. Peuvent vouloir se rapprocher de l'expérience de la réalité (l'alcool qui fluidifie les rapports/le sport pour se retrouver se recentrer, le corps, etc) ou s'en éloigner (l'alcoolique qui met un matelas entre lui et le monde/le sportif dératé, se vider la tête, etc).
- Le sujet est trop vaste. Il est intéressant quand ça "frotte" (la personne se rend compte) que quelque chose cloche.
- A l'inverse, il faudra se pencher sur les Moments Parfaits (qu'on trouve chez Sartre, il me semble et dans toutes les mystiques orientales ou pas et les religions) : parfaite adéquation avec le monde.
- Je repense à l'entretien avec Nathalie Sarraute, qui sans aucun doute tourne sur cette idée, avec ses tropismes.
- Dans les ennéagrammes, je suis : Observateur. La position de l'observateur, toujours "à côté".
Il existe un bouquin dont le titre est "Le Sentiment D'étrangeté chez Malraux, Sartre, Camus, Simone De Beauvoir".



DVD délicieux, de ces trucs Américains dont on ignore l'existence ici : Keeping Score - Copland and the American Sound, du thème malhérien d'Appalachian Spring à la Fanfare for the Common Men. Michael Tilson Thomas est visiblement dans son élément. C'est délicieux. En ai trouvé trois autres, sur Beethoven, Tchaikovsky, Stravinsky. Miam.

Rentré en recherche dans Vuze : Wishmountain, Ugress, Republic Tigers, Hot Toddies (Wet Dream est enivrant), Robert Babicz, Neon Neon, Music Go Music, Erik Sumo, Elsiane (cette voix !), Electric President, Diary of Dreams, Department of Eagles, Chikinki, Crystal Castles, Burning Hearts.



Music. Floex : Labccr, instrumental flou et magique. Je remonte mes trouvailles. Wishmountain : Crisps, croisements percussifs joueurs à la Art of Noise. Toaster, course rigolote de petites machines tapantes. Ugress : Loungemeister, du groovy saveur carton, nul mais idéal pour une danse de la joie. The Republic Tigers : Buildings and Moutains, pop gratteuse qui fait un bijou sans l'avoir fait exprès. Vraiment mignon. The Hot Toddies : Wet Dream, hanté par sa double voix tricotée avec un p'tit lead et des harmonies qui tanguent. Robert Babicz : Dark Flower, lent déroulement techno, fade et moelleux. Neon Neon : I Lust You, qui joue new-wave, c'est plaisant. Music Go Music : Reach Out, c'est quoi ? Du post-pop-rock-symphonique ? Erik Sumo, j'en ai deux. The Real Moustache, farfelu et bondissant, et Friday I'll Be Dead, posé sur une basse et un e-piano tremblotant. Elsiane aussi : Final Escape et son sample casserolé, et Ecclesia, qui frotte chez Goldfrapp - mais quelle voix ! On a envie de l'embrasser à pleine bouche. Electric President : Monsters, crescendo produit par un phoque, mais intriguant comme chez Guillemots. Diary of Dreams, sorte de gothique, trente ans de retard, mais bien propulé par des pizzicatis insistants, une basse en ligne de soubassement qui tord les harmonies. Il faudrait juste refaire les percus et jeter le chanteur dans une fosse septique. Department of Eagles : In Ear Park est une valse élégante et triste, qui sent les graminées et le soleil à l'horizon. Chikinki : Oh My God, c'est pas bon, mais c'est très bon quand même, pour deux raisons : harmonies à brisures, bonne production et mutations multiples. You Said est plus simple, mais se tient vraiment bien, et finit correctement. J'aime bien ce travail. Crystal Castles : Courtship Dating, crissant et plastifié, possède une sorte de magie. Burning Hearts : A Peasant's Dream serait fade, et même maladroit, sans son déroulement d'accords, qui fait fermer les yeux et donne envie d'avoir 15 ans et de serrer une main.



Deux trouvailles sur la photo :

http://mariehelenesirois.blogspot.com/

http://2photo.ru/

Me suis payé, mon vieux casque "pour les DVDs" ayant rendu l'âme, un très bon casque Sennheiser HD 595 (mais d'occase, neuf c'est trop cher mon cher), que j'ai testé avec quelques CD hors classique, au pif. Dreams of Reason Produce Monsters de Mick Karn, le Fourth World de Hassel/Eno, le premier album de Propaganda (dont le premier morceau, Dream within a Dream, m'a épaté : qui fait cette musique, aujourd'hui ??), puis le Secrets of the Beehive de David Sylvian. E., qui a 8 ans, vient me voir, et je pose le casque sur ses oreilles pour Orpheus. Emerveillement.



Je m'amuse souvent, lorsque je suis confronté à un de ces boubourses qui s'empressent de gober toutes les "théories" de conspiration (les hommes ne sont pas allés sur la lune, la destruction du World Trade Center a été décidée par Bush, etc), à inverser en une seconde les rapports qu'on a avec lui en affirmant une conspiration "supérieure", qu'il n'avait pas capté, lui. Dans le désordre : la Terre est plate, les USA n'existent pas, le débarquement ne s'est jamais produit, le système solaire c'est du pipeau, etc. C'est très amusant, parce que le voilà en train de vous dire qu'on exagère. En fait, dès qu'on n'a pas vu quelque chose soi-même, ça n'existe pas, on est manipulé. Un bon résumé.


L'Andante Lento du Concerto pour Piano opus 13, de Benjamin Britten.

J'ai souvent remarqué que lorsqu'on se rapproche d'une écoute "audiophile" (chez quelqu'un qui a le matériel pour ça, ou ici avec mon nouveau casque Sennheiser), l'oreille habituée au son souvent un peu lourd ou clinquant de l'écoute normale, trouve le son audiophile un peu sec. Mon autre Sennheiser me donne un son que j'adore, mais je sais bien qu'il pousse un peu trop les graves. Le nouveau donne quelque chose de plus "neutre", mais on entend bien plus de détails et de subtilités - et ce aussi bien chez Brahms que chez Royksopp, j'ai fait le test. Heureusement, on s'habitue rapidement à la meilleure qualité :-)



Délicieuse soirée ainsi organisée : tandis que les filles (mon aînée a invité une copine à dormir à la maison) rigolent devant la télé - elles regardent La Souris, excellent film pour les p'tiots, plateau repas solitaire devant un balcon qui donne sur des arbres, en sirotant un rosé du Var et en feuilletant un vieux numéro de Répertoire (de 1993), dans lequel on s'interroge sur la meilleure version de D960 de Schubert (dernière Sonate pour Piano - vainqueur : Brendel) ou de la Damnation de Faust, de Berlioz. Ce beau monde interview Christophe Rousset, claveciniste baroqueux, donne du bilan chez Lutoslawski puis donne sur une page les "10 de Répertoire" (Bach, mais aussi Lindberg, Hummel ou Schoek). Je connais un peu de quoi parlent tous ces gens, mais je m'amuse aussi beaucoup lorsque me tombe entre les mains une revue de passionnés sur un thème que je ne connais pas, comme ces temps-ci une pile de magazines sur le VTT (et autres BMX, avec tests poussés de fourches, entretiens avec des champions, rapports de championnats et autres "sorties du mois", mais au lieu de CD, ce sont des vélos !).



Comme d'habitude, je ne fais que tomber sur ma confuse idée du début de ce mois. Dans la bonne introduction de l'énorme Quarto de Nicolas Bouvier, page 20, on trouve "Ces moments de DA SEIN, de << brusque saisie du réel >>, quand la vie est vivante en nous, on les gagne et on les perd, selon un mouvement de balancier inéluctable. On se retrouve hors d'eux et le reste de l'existence consiste à courir après".

Courir après, le mot me semble juste. Si parfois la brusque saisie du réel vous tombe dessus et vous enchante (par exemple, cette sorte d'attention vibrante qu'on vit lorsqu'on vient de tomber amoureux), la plupart du temps, on court, on cherche. Il est possible que les sports extrêmes soient, pour certains humains, une de ces façons de le faire.

Je feuillette un volume de Christophe André sur les Etats d'Ames. L'auteur est fûté, ça se sent en quelques secondes. Il indique que pour nos tâches routinières (se laver les dents, poser ses clefs), le cerveau se met en "pilote automatique" - l'image fonctionne parfaitement. En thérapeute, il montre que la déprime et les ruminations se mettent souvent, dans ces moments, à occuper l'espace, et explique qu'il faut tenter, tiens, de recoller à la réalité, de faire attention à ces moments-là - le danger, c'est le pilote automatique quasi permanent, dans les couples par exemple, ou pour ces adulescents devant les loisirs plus-de-leur-âge, dans une sorte de routine "je suis passionné". Ce sont ceux sur la tête desquels je suis le plus enclin à placer le "tourbillon tintin".




J'avais oublié que la page d'Ed Wood existait. Si vous ne connaissez pas, foncez. Ses critiques musicales, c'est exactement ce que j'aimerais savoir faire...

Je suis pas dingo de hip hop, mais j'ai souvent été secoué par l'univers de Missy Elliott. Je viens de tomber sur la version 720p du clip de Lose Control. Alors d'accord, je reconnais que je suis peut-être plus épaté qu'un autre, parce que je ne regarde plus de clips depuis une dizaine d'années, mais ce clip m'a fait rigoler devant mon Mac. C'est, voilà, porté par cette façon peu courante, il faut avouer, de faire muter la musique, les ambiances et la production en permanence, comme une sorte de couture, comme s'il fallait, c'est épuisant, que toutes les cinq secondes un truc nouveau fasse sa torpille. Le clip, joyeusement, joue aussi avec cette façon de faire, et ressemble presque à une suite de clips différents. C'est délirant, mais avec classe. Comme je m'amuse, je continue avec We Run This, comme une imbrication de plusieurs trucs. Chapeau bas.

On a les délices zarbis. Retrouvé encore quelques numéros de Répertoire à la cave, avec un hors-série Son & Musique, Automne 1999. Plein de trouvailles, mais je m'amuse beaucoup avec un long dossier sur les différentes version de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak (13 pages de comparaisons, d'écoute en aveugle, etc). Le vainqueur : Bernstein... que je trouve trois jours plus tard sur avaxhome. Quelle pêche ! Je mange ça à la louche, avant de passer à quelque chose de moins tonal. J'ai trouvé : l'Adagio du Concerto pour Piano de Constantinescu. Puis le Concerto pour Violon de Martinu. Comment passer à autre chose ? J'y suis ! Le Bryden, de National Health (la seconde partie, évidemment :-), puis mieux : Hatfield and the North.



Septembre








jeanpascal@wanadoo.fr