Quel genre de choses écrivons-nous et dépeignons-nous donc, nous mandarins aux pinceaux chinois ?
Nietzsche


Les choses ne sont pas comme elles paraissent





Mai



Si la personne en question prend ses jambes à son cou, c'est sa façon de communiquer avec vous. Vous n'avez pas à chercher plus loin. Si vous la poursuiviez, tôt ou tard vous deviendriez un démon à ses yeux.
C. Trungpa : Le Mythe de la Liberté



C. Dantzig, dans son agaçante et précieuse Encyclopédie Capricieuse du Tout et du Rien, attaque de façon un peu bête des gens comme Debord ou Cioran. Evidemment, si on prend ces auteurs au pied de la lettre et en gobant tout, on est ridicule. Mais avec une épuisette et une pince, on peut saisir de petites phrases serrées et amusantes chez Debord. Avec un peu moins d'esprit de sérieux, on peut rire aux éclats des aphorismes désespérants de Cioran. Un auteur qui intitule un livre "De l'Inconvénient d'Etre Né" ne peut pas être totalement non-humoristique.

- J'attends assis devant un jeu d'échec. Les pièces sont prêtes. Hermesse arrive, mais ne s'asseoit pas. Il observe, marche, revient, semble hésiter. Je déplace une pièce. Hermesse, surpris, se rapproche, fait non de la tête, fait mine de s'en aller, puis finit par s'asseoir. Il accepte de jouer avec moi.
- Je perds, je veux perdre, je le fais exprès. Pourquoi ? Parce que c'est ce que je désire !



lure them with advantages


Si la guerre en elle-même est abominable, l'art et la philosophie de la guerre sont dignes d'intérêt. Je vais ressortir mon Sun Tzu et mon Clausewitz.

La victoire à la Pyrrhus est en soi fascinante à observer (par exemple : par la diversité de ses exemples), mais, comme toujours dans ces affaires-là, il est passionnant de se pencher sur ce qu'il y a "autour".



Ressorti aussi Spinoza, Le Fou et le Créateur, Marc-Aurèle, Roland Jaccard, Laborit, le Traité de Comte Sponville, le Journal de Thoreau, le Livre de Job, un Journal de C. Juliet, Benichou sur Nerval et Musset, une étude sur Levi-Strauss pour la création des mythes, une anthologie de poésie française, et puis "Laissez-moi", de Marcelle Sauvageot. Mettre en route les ressources d'une bibliothèque, c'est de la jubilation.

Lorsqu'on déclenche une réaction forte, il faut se demander si ce qu'on a fait est la source réelle de la réaction, ou si c'est juste "la goutte d'eau qui a fait déborder le vase".

Un sceptique ne se révolte jamais contre les lois, car il n'a pas espéré qu'on pût en faire de bonnes.
Anatole France

Du Thoreau, une phrase avec laquelle ou pourrait faire une graine, pour une nouvelle par exemple :





Décevoir, c'est bien désagréable. Parfois on se rend compte qu'on se défend mollement, car on n'a pas la force d'expliquer ("Et puis m..."). Il arrive aussi que c'est exactement ce qu'on cherche. Procédé grossier.



Le meilleur critique du Web en français, c'est EdWood. Ce soir, je passe une soirée exploratoire grâce à lui. D'abord avec les fous de MGMT, énergiques, doués et épuisants. C'est jouissif dans le foisonnement, et comme sont de grands moduleux (Song For Dan Treacy), je souris comme ça : de là à là. Trop d'idées ? C'est bien possible. Mais les virages harmoniques de l'intro de Siberian Breaks (qui fait 12 minutes !) achèvent de me trouer. Au début du morceau, on dirait qu'ils reprennent le flambeau du Genesis de Trick of the Tail, et la plage cotonneuse du milieu (ah, cette basse !!) est douloureusement délicieuse. Ah ! Merci ! Le Goldfrapp est bien marrant, mais sans goût. Je suis intrigué par Lady Gaga (j'ai pas la TV, alors je savais même pas qui c'était !), qui a l'air d'être une star... C'est bien nul, mais je reconnais que l'intro de Bad Romance m'a gaga-olala - quel aplomb dans cette voix ! - fait lever les sourcils au plafond. Et Teeth, ah, c'est bien rigolo ! Joanna Newsom est posé sur la branche des premiers Kate Bush, mais c'est la seule que j'entende jusqu'ici qui soit à la hauteur. Survolé, mais je compte bien plonger pour de bon dans ces albums respirants. Et puis il y a ce Spoon. La reverb sur la guitare de The Mystery Zone me tient par une mèche de cheveu. Heureusement : le morceau empile quelques couches - dont des ondulations à John Barry - sur une basse donguante/mononote. Ivresse savante !



...je tiens la poutre ...il me regarde ...suis-je comme il faut ? ...regarder où ?





Hélas, quelles drôles de choses vous êtes, mes pensées écrites et peintes ! Il y a peu, vous étiez encore si multicolores, jeunes et malignes, pleines de piquants et d'épices secrètes que vous me faisiez éternuer et rire - et maintenant ? Déjà vous vous êtes dépouillées de votre nouveauté, et quelques-unes d'entre vous sont, j'en ai peur, sur le point de se transformer en vérités : elles ont déjà l'air si immortelles, si désespérément comme il faut, si ennuyeuses ! Et en fut-il jamais autrement ? Quel genre de choses écrivons-nous et dépeignons-nous donc, nous mandarins aux pinceaux chinois, nous éterniseurs de choses qui peuvent s'écrire, quelles sont les seules choses que nous soyons capables de dépeindre ? Hélas, jamais rien d'autre que ce qui est sur le point de se faner et commence à perdre son parfum ! Hélas, jamais rien d'autre que des orages qui se retirent, épuisés, et des sentiments jaunis et tardifs ! Hélas, jamais rien d'autre que des oiseaux las de voler qui se sont égarés, et que la main - notre main - peut désormais saisir au vol ! Nous éternisons ce qui n'en a plus longtemps à vivre et à voler, rien que des choses fatiguées et plus que mûres ! Et c'est seulement pour votre après-midi, mes pensées écrites et peintes, que j'ai des coloris, bien des coloris peut-être, bien des tendresses multicolores et cinquante jaunes, bruns, verts et rouges : - mais à les voir, nul ne devinera ce qu'était votre aspect à votre matin, vous, les étincelles et prodiges soudains de ma solitude, vous, mes vieilles, mes chères, -- mes mauvaises pensées !
Nietzsche : Par Delà le Bien et le Mal




Giono :


Sonate pour piano et violoncelle de C. Koechlin...

Panier de crabes : "ensemble de personnes qui se haïssent et cherchent à se nuire", ou "groupe composé de personnes constituant chacun une menace pour les autres", ou "groupe de personnes qui cherchent à se nuire mutuellement".



Lorsqu'un système cloche ou ralentit, on peut décider de briser ou quitter le système, ce qui est radical, mais si on veut "faire quelque chose", les solutions sont amusantes à observer. On peut 1/ Faire dévier le système, "faire autre chose", 2/ Augmenter ou diminuer un paramètre, etc...
Pour redonner du carburant, on peut augmenter l'intensité, option plus efficace à court terme, mais dangereuse, car la surenchère n'appelle que la surenchère, à moins d'accéder à un "plateau" satisfaisant, ce qui est alors un vrai coup de chance. On peut aussi choisir d'augmenter la complexité, la subtilité. D'instinct, ce choix a ma préférence. C'est plus lent, mais plus prudent.
A quoi appliquer cette théorie foireuse ?







Plus j'avance, et plus je pense que le Haïkaï se déguste en anglais. Notre langue, me semble-t-il, se marie mal avec la concision de cette poésie.

    for love and for hate
    I swat a fly and offer it
    to an ant

    Shiki



Voici du même, une tentative dans trois langues - ici c'est bien mieux en français... - :

    Kumo no mine
    suzuri ni ari no
    nobori keri

    Billowing clouds;
    An ant climbs
    Onto the ink-stone

    Nuages s'amoncelant;
    Une fourmi grimpe
    sur la pierre à encre.



Collé à côté de mon lit : Lambeaux de Charles Juliet, tout ce que j'ai trouvé sur Derrida, un énorme volume de Caratini sur la philosophie (il faut que je creuse un peu ce que dit Wittgenstein sur le langage et le "tableau" qu'il crée dans notre esprit, sur la réalité), les délicieux et cruels Contes des Mers du Sud de Jack London, retraduits chez Phebus. Voilà.

Pour faire plaisir à L., j'ai regardé Alice in Wonderland de Burton. Il faut lui reconnaître des atouts, dont celui d'avoir trouvé une épatante Alice, pas du tout ordinaire (de ces beautés vivantes à la Claire Danes ou Saoirse Roman, la petite de The Lovely Bones). Mais sinon, quelle surprise, voilà que Burton fait du Burton, avec Johnny Depp, Elfman à la musique et des... arbres crochus. Une telle paresse me semble incompréhensible. Les décors ne sont pas utilisés. Aucune respiration. Tac tac, et tac, une mitraillette à images, aucun jus, aucune vie, des pantins. Si, Alice est bien...



J'ai trouvé un bout de poème de Amy Lowell dans The Oxford Book of American Poetry (je cherchais Gertrude Stein). De 1919 :

I put your leaves aside,
One by one:
The stiff, broad outer leaves;
The smaller ones,
Pleasant to touch, veined with purple;
The glazed inner leaves.
One by one
I parted you from your leaves,
Until you stood up like a white flower
Swaying slightly in the evening wind.


Plus loin, elle écrit : "The stars crowd through the lilac leaves / To look at you," - Ah !



Marc Aurèle. Et un des plus grands secrets de la vie :



Ecrire toute une série de nouvelles sur cette idée : Quelqu'un se met en alerte à cause d'un danger imminent, qui en fait s'avère se révéler une aubaine. Ce qui m'intéresse, c'est le moment, et comment le personnage se rend compte que ce qui arrive est en fait une chance. Après coup ? Sur l'instant ? En improvisant ? En agissant pour transformer le danger en aubaine ? En changeant juste son point de vue ? En faisant croire à la source du danger qu'il a peur ? En fuyant, mais pas assez vite pour s'échapper ?
Un homme voulant se suicider apprend qu'il a une maladie mortelle.
Cerné par un péril terrible, un aventurier aperçoit un danger plus gros, qui pourrait bien le débarrasser du premier.



Baudelaire :
    Le guignon

    Pour soulever un poids si lourd,
    Sisyphe, il faudrait ton courage !
    Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage,
    L'Art est long et le Temps est court.

    Loin des sépultures célèbres,
    Vers un cimetière isolé,
    Mon cœur, comme un tambour voilé,
    Va battant des marches funèbres.

    - Maint joyau dort enseveli
    Dans les ténèbres et l'oubli,
    Bien loin des pioches et des sondes ;

    Mainte fleur épanche à regret
    Son parfum doux comme un secret
    Dans les solitudes profondes.

Mais quelqu'un m'a dit hier que le Mythe de Sisyphe, de Camus était le meilleur livre de sa vie. Il s'agit, si j'ai bien compris, d'être conscient de l'absurdité de la vie, mais de continuer quand même...





J'écoute du Schumann (comparer Richter et Argerich dans un concerto pour piano, déguster Kempff dans les Scènes d'Enfants), du Dvorak (comment Bernstein commence la 9, comment Neumann tricote l'adagio délicieux de la 6), je prends l'andante du Concerto pour Violon de Barber (Perlman !), je m'amuse de la différence entre la première Symphonie de Ives, sorte de Brahms américain, et la quatrième, grandiose et étrange (ce prélude !), ce qui m'amène à Britten (Concerto pour Violon) et, pour finir, 3 American Pieces de Lukas Foss (Perlman encore). Ivresse solitaire...

Quand on discute avec quelqu'un, il arrive parfois que cette personne vous dise quelque chose sur elle-même qui vous impressionne profondément (car on sent que c'est vrai, sans doute). Ce "sceau", ou cette marque, peut être source de malentendus (vous avez étiqueté la personne), mais peut aussi servir très longtemps après, lorsque telle ou telle situation vous demande de l'empathie ou de la compréhension.



Sun Tzu, mais en anglais. Sonne mieux en anglais, celui-là. Concision :



Deux livres me font le même effet. La Recherche, de Proust, et Mille Plateaux, de Deleuze et Guattari. Deux bons gros volumes. J'ouvre, je lis, et je commence par faire "ouh la laaaaa", parce que je ne comprends pas, ou c'est trop précieux, compliqué, trop riche, trop plein. Je suis au bord de renoncer. Et puis ça vous chope. Proust vous éberlue avec son style et sa précision, sa musique et ses trouvailles. Deleuze et Guattari creusent leurs concepts devant vous avec tant de hargne et de jubilation que vous vous mettez à rigoler. Des fous !

Aujourd'hui, jubilé dans Mille Plateaux, au soleil, avec les théorèmes de déterritorialisation, ou "une forme infinie du secret qui n'aurait même plus besoin de contenu" (p 355), ou ceci : conserver de la forme le minimum pour la mener à l'éclatement (p 331)



Une grande barre d'immeuble domine, d'un même côté, une résidence et une série de grandes maisons avec jardin. Dans l'immeuble, le locataire d'un petit studio regarde d'en haut un homme qui prend le soleil sur son balcon, et, plus bas, dans les jardin, des enfants qui jouent. Les enfants ne se savent pas observés, mais l'homme du balcon, si, qui oberve en retour le guetteur du studio. Un triangle se dessine. Pourquoi suis-je obnubilé par ce truc ?

Lu quelques pages d'un volume du Journal de Charles Juliet : épatant. Juste.



J'écoute Gesänge der Fruhe ("Les Chants de l'Aube") par Pollini, une des toutes dernières compositions de Schumann, qui allait bientôt devenir fou et se jeter dans le Rhin. Je remonte pour plus de calme vers les Kreisleriana. La 1ère est propulsée par un tel "flou" harmonique que j'en reste coi, et je la mets en boucle. Il y a même pas dix ans, je ne comprenais pas cette musique, mais j'en détecte aujourd'hui bien plus de subtilités. Je continue avec la 4ème Symphonie par... Fürtwangler. Je ne suis pas fan de ces anciens enregistrements en mono, mais là, cette fièvre, c'est à se taper la tête par terre. D'accord, le disque est mythique. Je sais maintenant pourquoi !
Pour apaiser la peau : les sept Flower Songs de Vincent Persichetti (1915-87), pour choeur et orchestre de chambre. Mes préférées ? Les 1 & 4.

J'ai fini par trouver le texte de la 1ère : Flowers of Stone, un texte de E. E. Cummings :

    these children singing in stone a
    silence of stone these
    little children wound with stone
    flowers opening for

    ever these silently lit
    tie children are petals
    their song is a flower of
    always their flowers

    of stone are
    silently singing
    a song more silent
    than silence these always



Délice : lire une nouvelle de Saki, anglais piquant et virtuose. Encore mieux, en anglais. On le relie souvent à Wodehouse ou Evelyn Waugh, que je ne connais pas. A creuser...

Tristesse des photos de Erwin Olaf.

Lorsque quelque chose fonctionne mal, on peut accuser le responsable, et poser la question : "incompétence ou cruauté ?". J'ai très souvent cette question en tête, quand je vois fonctionner mes frères humains. Elle signifie beaucoup de choses, elle est habitée, cette question, par tout un ensemble de vibrations. Celui qui se la pose sait peut-être, au fond, ce quoi il s'agit. S'il prononce la question, il donne une sorte de coup de coude complice à son interlocuteur. Il montre aussi qu'il est attentif aux mécanismes. Etc.
Il faut prolonger tout ça en effectuant une rotation. Que dire, lorsque quelqu'un est prévenu d'un danger et continue quand même ? Lorsque ça lui tombe dessus, on dit "ça lui pendait au nez", expression amusante. Mais si ça lui pendait au nez, pourquoi continuait-il ? C'est ici que ça ressemble à "incompétence ou cruauté ?". Comment l'exprimer ? Nihilisme ("je sais que c'est dangereux mais je continue quand même") ? Surestimation de sa force ? Simple bêtise ? Non compréhension des enjeux ? Peut-être s'agit-il de ce syndrome qui consiste à être trop centré sur soi, ce qui donne l'illusion du contrôle...



Juin




...rester immobile comme un miroir...





jeanpascal@wanadoo.fr