La gêne que nous ressentons lorsqu'un maître sort du domaine où il est fort
Ernst Jünger


...Figé par un bien être de bas niveau...



Février



Parfois on se sent un peu honteux, non ?, d'éclater de rire devant un calembour idiot. Ça vient de m'arriver en voyant l'affiche de la parodie de Twilight, dont j'ai oublié le titre, mais dont l'accroche est "Ça va finir au pieu". Ah ah ! J'ai honte, mais je rigole beaucoup :-)



Mon iPod m'a servi un truc qui me désaltère, All Work And No Play, de R_Garcia (c'est qui ?). Cousu de maladresses (la descente grave mal foutue, ou la première arrivée rythmique), mais se déroulant en tricotant, avec aplomb. Le bonhomme déverse toutes ses idées à la suite, c'est du tissage, avec un côté Tangerine Dream, un peu basique, désinvolte et travailleur. Avec ce seul morceau, on peut se dire que c'est de la musique de gamin-électronique. Coup de chance, quelques minutes plus tard, iPod balance When I Combust, avec un début qui vous fait dire "ouille, ouille, c'est NUL, virez moi ces cons", mais les nappes qui se posent sur cette rythmique débile vous font tenir, agacé et ravi. Cheap, charmant, urbain : exquis.

Trouvé, en plus du R_Garcia : Yael Naim de 2007, dont j'aime la voix et la mise en scène sonore (et surtout la p'tite valse en crescendo d'escaliers obliques qu'est Endless Song of Happiness). A la fin de ce dernier morceau, l'orgue fait du Robert Wyatt... et j'apprends sur Wikipedia qu'elle a travaillé sur un projet autour de ce musicien. Mon oreille marche encore un peu). Comme je n'ai pas la TV, je "débarque", je ne connais pas, moi, Yael Naim. Alors je suis partagé. Quoi ? Elle a fait un mégatube mondial grâce à Apple ?? Je suis un peu honteux de l'ignorer. Et en même temps, je m'aperçois que je n'ai vu AUCUN spot de pub télé depuis plus d'un an. Na ! Enfin, en tout cas : quel charme !...

Trouvé aussi : Metalob (Plastic Forest, de la soupe, mais parfois bonne comme tout) et le dernier Marianne Faithfull (triple bof).



Phideaux : The Doctrine of Eternal Ice, Part 2, progressive lourdeaude mais mangeable, et Space Brother, slow-à-piano à la Muse, qu'on finit par aimer. Muthemath : Picture, pop lyrique presque à la U2. Mon iPod crashe. J'ai réussi à sauver quelques trucs que j'aime un peu. Aucun coup de foudre, mais quelques sourcils qui montent :

03. Emeralds - Double Helix me fascine car c'est un peu la démarche de Richard Pinhas : synthés tranchants en boucles, tissages simultanés.
04-matthew_dear-slowdance, bizarre, kitsch, montant.
000005-loney_dear-everything_turns_to_you, urgence hantée.
06 This Is Your Life, par The Killers, cavalcade lyrique avec "oh" et "ah".
06 Three Friends, un vieux Gentle Giant brisé, anglais, ivre, dandyesque. Oh, nostalgie, qu'est devenue cette musique ?!
07 - Kiss From A Rose, par Joe McBride, une reprise magique de Seal.
08-ost_and_kjex-bluecheeseblues_part_2. La première partie en gros machin graisseux à la Tom Waits, celle-ci continuant en technoîde rigolade, dont j'adore le côté tranquille et savant, les jeux d'empilement.
16 A Suitcase Of Light, de Gerrit Van Der Meer, easy-listening pour les soirs cons.
000026-Dredg-I_Dont_Know, genre de big-beat-pop qui vous fait pousser le son, avec un refrain en forme de gâteau. Burp. C'est lourd, le batteur est nul, mais y'z'ont d'allant, les gamins !
000036-Chris_Garneau-Fireflies, bricolo-couleurs.
000100-Loney_Dear-IgnorantBoy_BeautifulGirl, manamana-song idiote et irrésistible.
IAMX - 03 - Tear Garden, rien que pour le début pianodrummique

L'extrême délicatesse de l'album de Matthew Herbert (One One). Sur Valencia, il joue à fond la carte du calme et de la lenteur. Flottements et chuchotis, on se croirait chez Eno, Durutti Column ou un Jansen Barbieri Sylvian (ou Wyatt ?). Calme, mais irisé de sophistications...
Sad grey afternoon. Parfait pour marcher : I Won't Let Go, instrumental trouvé chez Janelle Monae, avec quelques belles couleurs "à la Hisaichi" sur les cordes finales.
Encore Loney Dear, avec Violent, un crescendo de popsong qui grandit confusément, comme un truc qui "doit sortir". The Lame Souls, de Aaron, et son air de Peter Gabriel, comme un beau voilier, dites...



Trouver et lire : "La Vie Quotidienne Des Paysans Russes de la Révolution à La Collectivisation - 1917-1939", de Werth.



J'ai déjà trouvé un album de l'année, avec le magnifique, triste, grandiose et magique Loney, Noir de Loney, Dear, de... 2007, sorry. Un suédois...

Juste au pif :


Du coup, avide, je creuse des trous un peu partout. Audiozapping. Badly Drawn Boy : mollasson, trop de reverb. Miike Snow, baroque et farceur, à creuser. Jens Lenkman, agaçant et kitsch, voix blanche, semble aussi nul que Divine Comedy. Peter Bjorn and John, idées vides et voix de canard. Shearwater, larmoyant, mal produit. Two Door Cinema Club, pop dynamique fade. The Acorn, acoustico-rasoir. Joe Henry, chanteur passable. Anna Ternheim m'endort, mais c'est la première à présenter la plus petite originalité ("Lovers Dream") harmonique. DM Stith surprend par ses textures variées et ses coutures, mais c'est vraiment gningningnin. Et mais j'arrête, c'est trop cruel, et une perte de temps. Enfin, ça m'a permis de flotter un peu avec un truc à la Cocteau Twins : School of Seven Bells.



Une conversation m'oblige à parler de mes idées fixes, l'empathie, l'idée de "ne pas être dupe", le constructivisme, les Royaumes et autres axes de vie, les grilles de lecture, les désillusions comme moyen de grandir, et puis les masques de Goffman ou de Nietzsche, et le "ne pas jouer totalement le jeu". Ce qui m'a donné envie de creuser un peu l'idée de territoire, et du pouvoir qu'on y développe. Deleuze, à moi !

Jünger :
"Curieux de voir comment un tel entretien, en un lieu quelconque, édifie un toit commun sous lequel on se sent à son aise".



Après la citation de Jünger...

Un prince, dans le royaume de l'esprit, fouille ses poches, en quête de petite monnaie.

On se rend compte qu'on peut s'amuser avec cette idée des Royaumes. Certains sont de vrais Princes, et ne doutent de rien. Mais sortis de leur domaine, ce sont des ratés. La "puissance" qu'on développe sur un territoire sur lequel on est doué ne donne parfois rien du tout ailleurs. Je lisais l'autre jour l'histoire triste d'une musicienne classique de talent, très demandée, qui décida un jour de "faire un bébé", mais toute seule, ce qui l'amène à la dégringolade : impuissance, fatigue, perte du Royaume, plus d'argent, etc. Ainsi, un grand amant peut être un entrepreneur nul. Un chef d'armée formidable peut être un piètre mari, etc. Enfin, tout ça, chacun le sait, mais il est intéressant de tirer le fil de ce concept, d'observer les frontières entre les territoires et les passages, de chercher comment on "maintient un pouvoir" dans un Royaume, de guetter les erreurs classiques, l'agrandissement, etc. Peut-on "passer" d'un Royaume à l'autre (un grand professeur devient un grand jardinier). Naturellement, il y a du Foucault dans l'air...



Il est possible que je trouve rapidement un second album de l'année, avec le One One de Matthew Herbert, tranquille, un peu étrange, comme un peu désinvolte dans le talent. Le côté "compliqué mais délicat" me ravit. Mais je dois l'abandonner car j'ai trouvé un autre Loney Dear, "Dear John", 2009. Un truc amusant : écoutez quelques dizaines de titres de "rock indé", puis finissez par Under a Silent Sea, qui commence normalement en sorte de folk post-moderne, se laisse envahir par quelques traits insistants plutôt "trance" (??), puis, au milieu, semble se perdre au milieu d'un territoire flou, hésitant et habité par quelques cafouillis grinçants, avant de "trouver le moyen de repartir". C'est miraculeux, et c'est que je place la poésie de la journée. C'est sur cet album que se trouve ce bijou de Distant Lights...



Je peux passer une demie-heure, le soir, à regarder un gars jouer à Doom 3, ce qui consiste, en somme, à tirer sur d'affreuses créatures difformes dans de sombres couloirs sanglants ou véritablement lovecratiens.
http://www.youtube.com/watch?v=GodGlPxLmh8

Pour compenser, peut-être, ce bas divertissement, je déguste "Soixante Dix s'Efface", Journal du Jünger âgé, chez NRF Gallimard, et puis j'ai reçu un choc poétique profond avec les Quarante-Cinq Poèmes de W. B. Yeats, que j'ai en bilingue heureusement. La traduction française détruit tout, mais m'aide pourtant bien pour certains mots. Le texte anglais est miraculeux.

Ce soir, lu à haute voix à L., 12 ans, le premier chapitre de Jane Eyre, et ai réussi à la plonger dedans. Revu aujourd'hui My Fair Lady et son Rex Harrison ignoble, fat, snob et affreusement mysogine. Intéressant pour les filles, me dis-je, en portrait de goujat confronté à la grâce d'Audrey Hepburn, qui aujourd'hui lui flanquerait un coup ou deux d'escarpin dans les roupions, bien fait.

Ecouté distraitement le dernier Yael Naim, qui semble "en roue libre". Quelques lueurs gaies (Go to the River), des couleurs (Man of Another Woman). Ne fait pas beaucoup d'efforts pour impliquer sa voix.

Exploré le Web en quête de tableaux du "réalisme contemporain", puis du "réalisme magique", trouvé de nouveaux noms intéressants.



Je continue d'écouter Loney, Dear. Comment expliquer le plaisir d'écouter Airport Surrounding, sur Dear John ?? En pleine course, un tissage, sans que rien ne se dessine vraiment : tous les intruments concourrent au fleuve, à la "nappe déroulante". C'est même un poil vulgaire, plastifié. Ah ! Délices ! Et quelle bonne basse !



TO A CHILD DANCING IN THE WIND

Dance there upon the shore;
What need have you to care
For wind or water's roar ?
And tumble out your hair
That the salt drops have wet;
Being young you have not known
The fool's triumph, nor yet
Love lost as soon as won,
Nor the best labourer dead
And all the sheaves to bind.
What need have you to dread
The monstrous crying of wind ?

W. B. Yeats



Un après-midi pourri, je ne sais pas quoi faire de moi. Je regarde des DivX sur le conflit russo-allemand, mais je me barbe. Je saisis alors un livre sur Heidegger, mais je ne comprends rien. C'est amusant, quand on ne comprend rien à plusieurs niveaux. Je ne comprends pas ce qu'il dit, ni pourquoi, ni ce qu'il cherche, c'est embarrassant. "L'être intoné de la disposition constitue existentialement l'ouverture au monde du Dasein". Bon, je prends alors L'Ile Déserte de Deleuze, un article assez compliqué sur la "conception de la différence chez Bergson". "L'essence d'une tendance vitale est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des directions divergentes entre lesquelles se partagera l'élan", dit Bergson, voilà quelque chose de plus compréhensible ! Deleuze se régale, entre les différences de nature, de degré, d'intensité. Et indique "Derrière nos distinctions de qualité, il y a souvent des nombres". Ah ! Il faudrait séparer les différences que l'on peut chiffrer (différence de température entre deux pièces) et celles qu'on ne peut pas (entre un homme et une femme...).

Encore une fois, pour comprendre ce qui se passe après le tremblement de terre de Christchurch, ou en Lybie, se détacher des "actualités" : http://www.boston.com/bigpicture/ - de l'excellent travail, comme toujours.

Le poème de Yeats, au-dessus, pointe un aspect précis et douloureux de la vie : on ne peut pas prévenir quelqu'un lorsqu'il est plus jeune. Ça ne sert à rien, il ne vous écoutera pas. Il faut traverser soi-même. Pourtant, l'élan qui consiste à "avoir envie de prévenir" existe. Il faut renoncer, mais on a l'élan, quand même, hein, c'est humain...

Rentrant un soir glacial, soudain transporté par un truc : None of Dem, de Robyn, avec... Royksopp, confus et décadent, mutant et tranquille, rampant, sale, cafouilleux, délicieux, imprécis, hésitant, vulgaire et doux. Du bonheur. Merci !

Oh my : http://www.apple.com/ipad/guided-tours/




Mars




With beauty like a tightened bow, a kind
That is not natural in an age like this


Yeats





jeanpascal@wanadoo.fr