Within my reach !
I could have touched !
I might have chanced that way !
Emily Dickinson



Mais j'ai sans cesse ton visage dans la carriole...
Henri Michaux : La Ralentie




Juin



Deux Huston que je ne connaissais pas, coup sur coup : Heaven Knows, Mr Allison, avec Mitchum et D. Kerr, un "marine" sur une île avec une religieuse, pendant la guerre. Epatant de talent, de bonnes surprises. C'est quasiment "grâcieux" ! Je me délecte ensuite de l'interview de Huston par Tavernier dans son monstrueux "Amis Américains".
Puis The Misfits, avec M. Monroe et C. Gable, plus "littéraire" (c'est A. Miller qui a écrit le scénario, je dois me trouver son autobiographie), dense, malin, dérangeant. J'avoue que Monroe est magnétiquement attachante. C'est... indicible. En tout cas, Miller m'impressionne beaucoup. C'est le genre de film aussi qui résonne en dehors du résultat lui-même : le tournage (1960) qui fut "compliqué", la mort consécutive de Monroe (1962), Gable (1960), puis assez vite de Montgomery Clift (1966)

Je retrouve en tout cas dans ces deux films un côté quasi désinvolte dans le talent dont j'ai déjà parlé, que j'avais senti chez Argento, chez Fellini (Amarcord !).

Après-midi bien triste, seul sous un ciel gris agité de Juin, il fait lourd. La pluie précipite les gens (et me myself and I) sous les arcades des bouquinistes. Je trouve le poche des Misfits d'Arthur Miller mais je ne le prends pas, sans savoir pourquoi. En sortant, le ciel est ouvert, venteux et bleu net. En passant près de l'Opéra, un filet de gouttes lumineuses qui tombent du grand toit, je m'y lave les mains, puis m'enfonce dans les rues de la vieille ville.
Je suis envoûté par Les Misfits. Je regarde des livres sur Marylin Monroe, les souvenirs de Tony Curtis sur Certains l'Aiment Chaud, un recueil de photos prises à New York.



Deux heures à perdre en ville, je m'assoie près d'un parc infesté par des joueurs de djembe. Je connais peu d'engeances aussi méprisables que les joueurs de djembe qui n'y connaissent rien. Pendant des heures, il tapent et tapent en infestant le voisinage à des centaines de mètres à la ronde. Toujours en 4/4, toujours les même petites syncopes, aucune idée ni invention, et cette espèce d'ivresse provinciale ("je me saoûle dans ma médiocrité") qui finit probablement par les dégoûter eux-même. Le danger de "l'art" qui se commence facilement, comme la poésie et la photo. Beurk.

Protégé par mon iPod, j'ai joué de frustration, avec :
Bent, Stay The Same, qui réussit par ses maladresses à évoquer vraiment la fin des années 70. Drumbeat basique, voix bête, accords plaqués plats, et un "envol" final vraiment ridicule et des tricotages de synthé totalement faux pour finir. Quelle fin ! Je me marre et je pense beaucoup à Onyx (Space Heart), un 45t que j'ai usé lorsque j'étais gamin. Bref : maladroit et touchant.
Brian Eno, Paleosonic, crispations boinguantes crépitantes, une guitare cherchant sa place sur divers gargouillis métalliques. Changements d'espaces, constructions abandonnées et reprises. Autant cafouilleux que le Bent, mais plus noir, abstrait, contenant, comme en filigrane, des instants pulsants ravissants.
Patrick Wolf, The Bachelor, hanté et différent, fabuleux à 17 heures dans la ville chaude, sous les arbres du boulevard, coupant le son des voitures.
Trois morceaux qui me touchent (me font lever un sourcil), mais qui sont insuffisants. Pour l'extase, s'entend.

Affamé, j'ouvre mon coffre, chez moi, le soir. Je prends quelques pilules : Paranoid Android, de Radiohead, dont l'atout principal est progressif (construction en parties évoluantes, mutation et torsions continues, giclées fauves, le tout avec un "sens de l'avancée", le motorique, du culot, des égarements). Me fait penser aux meilleurs groupes progressifs, (exercice : comparer ce truc et le Doorway de Spock's Beard :-) mais ça va en faire hurler plus d'un. L'allegro moderato du Concerto pour Piano op. 35 de Chostakovitch. Cette façon de faire des torsions harmoniques tout le temps, c'est du bonheur ! 1978 de Sébastien Schuller, parce que j'aime ces pianos en méga-reverb, comme chez Harold Budd/Brian Eno. Again and Again, de The Bird and the Bee, car j'adore comment le couplet surgit "ailleurs" après l'intro, et comment celui-ci ose convoquer une sorte de kazou. Enfin, le secret de ce truc, c'est encore l'harmonie qui glisse d'un plan à l'autre. Une autre joie (à faire une danse de la joie, mais intérieure), le Aktress de Qik, juste un tricotage. J'en ai d'autres comme ça : Dark Flower de Robert Babicz, le Take Me Into Your Skin, de Trentemoller (plus jouissif), les trucs de The Field (A Paw in my Face) qui tendent les oreilles comme des élastiques pour les épuiser de joie lorsque "ça se relâche enfin". Et Nathan Fake alors ? Etc.

A faire : compiles de mes machins préférés par thèmes : hymnes, danses noires de la joie (Battles), intellectuelles (St Vincent et Vienna Teng), monstres pop, fracturés, tissages subtils dansants, pilons discos, instrumentaux flous (Boards of Canada et Brian Eno), jeunes hommes magiques (Melpo Mene et Loney Dear), danseurs cons joyeux (Friska Viljor et Superfamily), dentelles savantes (Blonde Redhead et Hanne Hukkelberg et Kahimi Karie), vénéneuses.



Reçu le Louis XIV de Philippe Erlanger, dont j'aime presque autant le style, comme historien, que celui de Ferdinand Lot, ou Houssaye.



Idées de nouvelles : pour assurer aux épouses amoureuses un certain standing, les messieurs travaillent jusqu'au point où leur inconscient trouvent une façon (lâche ?) de dire merde : accident de moto, grave dépression, infarctus. Dvper.

Dans "Les Russes Blancs", je relève cette phrase (époque traitée bolchevique : années 1910-20) : "La plupart des intellectuels sont aux abois, conscients qu'ils sont des incohérences entre leur vision du peuple et la réalité". Sur ce thème et sur la Révolution Française, je sais bien qu'un des cadrans que je surveille le plus est encore : la désillusion.








Juillet




Le beau temps est la proie du vent



comme ça ?

jeanpascal@wanadoo.fr