Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même
Michel Foucault, Archéologie du Savoir
Je n'idolâtrais pas la poésie, je n'étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n'étais pas un intellectuel typique, je n'étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais ni la science, ni l'art, ni Marx.
- Qui étais-je donc ?
Le plus souvent, j'étais simplement la négation de tout ce qu'affirmait mon interlocuteur...
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R E A C ?
O T A K U ?
E R M I T E ?
A N A R Q U E ?
D E S E R T E U R ?
W A L D G Ä N G E R !
"J'ai horreur d'aller où que ce soit".
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"La solitude, pour les uns, c'est le refuge du malade; pour d'autres, elle est un refuge à l'abri des malades".
Nietzsche Ainsi parlait Zarathoustra
"J'avais inventé une forme de désintérêt qui ne me reliait à la réalité, comme une araignée, que par un fil invisible".
"- J'imagine qu'un sage, tels les vieux taoïstes, pourrait faire plusieurs fois le tour du monde à l'intérieur de sa maison, sans jamais sortir de sa cellule. Ce serait un vrai sage.
- Il en sortirait par le rêve.
- Plus remarquable : il en sortirait par la pensée".
Marguerite Yourcenar Les yeux ouverts, entretiens avec Matthieu Galey
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"Une sortie volontaire du cercle, du milieu;
une mise à l'écart, loin de la tyrannie des excitations
qui nous condamne à ne dépenser nos forces qu'en réactions
et qui ne permet plus à celles-ci de s'accumuler
jusqu'à une activité spontanée".
Nietzsche
La Volonté de Puissance
PREAMBULES
Cet page a été complétée et développée par mes soins en forme d'"article", ici : http://www.lerecoursauxforets.org/ (Cherchez "Articles et éditoriaux", colonne de droite, puis "Figures du Waldgänger"). Today, it's http://www.lerecoursauxforets.org/article.php3?id_article=48.
Cette page tente de définir une position, une attitude, un état d'esprit, celui du Waldgänger ("celui qui a recourt aux forêts"), celui qui se retire du jeu, qui s'écarte, celui qui n'y croit plus. En somme, c'est juste une autre de mes théories foireuses. Pardon.
Cette position est multiple, et toute cette page cherche à la définir : il s'agit d'autonomie, de la possibilité de dégager. Difficile à cartographier ! C'est en lisant les livres de Pascal Bruckner que j'ai compris que l'on pouvait définir ce "territoire" en l'encadrant, en le construisant par rapport à ce qu'il n'est pas. Avez-vous remarqué comme tout ce vocabulaire est TOPOLOGIQUE ?...
Il ne s'agit pas de se barrer faire des fromages dans le Vercors, mais de se replier et d'observer le bordel, de s'accorder le droit de ne plus jouer. J'ai trouvé des éléments pour tout ça dans les curieux textes et romans de Houellebecq, grand "désacralisateur", Debord, dans son pillonnement froid du "spectacle", dans les Journaux de Jünger, âme cultivée dans un monde en phase d'écroulement, dans Cioran bien sûr, multiple, désespéré et drôle, tout Thomas Bernhard et ses fleuves de colère rentrée, et Nietzsche, bien sûr, qui voudrait réveiller tout ça à coups de marteau. Cette attitude se retrouve dans quelques essais de Pascal Bruckner. Et même en BD, où Dilbert me semble un parfait Waldgänger, jouant le jeu sans le jouer. Ajoutez à la sauce les philosophes Stoïciens, Laborit pour la fuite, quelques idées libertaires (hors "action") et quelques électrons libres comme Glenn Gould ou Miklos Szentkuthy...
Ils sont DANS le monde, l'explorent dans tous les sens, mais en même temps en sont retirés, et à leur contact, le monde est comme démonté...
"Personne ne sait mon nom,
et personne ne connaît ce refuge".
Ernst Jünger
DEFINITIONS - LES VISAGES MULTIPLES DU WALDGANGER
Je ne trouve pas de nom pour le personnage qui a cette "attitude". Son visage est multiple, c'est un jeu de tenter de le définir. Le Waldgänger n'est pas l'une ou l'autre des "figures" de cette liste, mais il emprunte à chacun :
L'Otaku est un terme Japonais. Il désigne les gens qui ne sortent plus du tout de chez eux, vivent reclus, reliés au monde grâce à Internet. Ils sont en général jeunes et passionnés par quelque chose. Il existe un documentaire parfait sur ce thème, réalisé par J. J. Beinex. Mon personnage n'est pas Otaku, mais il en a capté les avantages actuels : calme et isolement, utilisation des ordinateurs et d'Internet, mails et pas téléphone, se faire livrer ses courses plutôt qu'aller faire la queue dans les magasins. Les sociologues appellent ça "phobie sociale"... et moi je trouve que c'est une forme de protection. C'est très trivial, mais l'Otaku peut mettre un filtre sur son navigateur web pour masquer les publicités (c'est un masque qui apparaît, d'ailleurs, sur Omniweb, navigateur Mac OS X) et obturer son email par diverses astuces lorsqu'il intervient sur Usenet. Il peut empêcher la "musique d'ambiance" d'arriver jusqu'à ses oreilles (d'ailleurs, pour moi, le web est silencieux totalement).
L'Otaku me plaît, car il prend la décision de se protéger de la folie de la cité tout en restant dans la cité.
L'Ermite, selon la définition, "vit dans la solitude", avec un sous-entendu, sans doute : qui le souhaite (pour réfléchir, ou éviter les humains ?). Il ne s'agit pas ici d'aller vivre dans une grotte, mais peut-être de se permettre des moments à soi. Il s'agit de se protéger aussi (des humains turbulents ou importuns, du bruit, des multiples excitations dont parle Nietzsche, qui nous font ressembler à des cobayes électrique, et empêchent la pensée de s'étirer et de bourgeonner). Se retirer, en somme... mais certainement (enfin, c'est ce qui m'intéresse ici) pour mieux comprendre les choses, afin, ensuite, de replonger dans le monde...
Dans plusieurs de ses livres, Pascal Bruckner évoque, lui, la figure du déserteur; il s'agit peut-être d'observer le jeu mais de ne pas le jouer, faire un pas de côté, de se mettre en position oblique, joueuse, libre, responsable, et aussi, de façon assez nette, de se permettre AUSSI de rentrer dans le jeu si c'est nécessaire. On est dans une démarche de l'individu autonome, qui sait que le monde est complexe. Ce "jeu" se retrouve dans presque tous ses essais, que ce soit sur l'économie, le bonheur ou la sexualité. Cette position me plaît infiniment...
L'Autonome (quel mot étrange, non ?) m'intéresse pour plusieurs raisons. D'abord parce qu'il fonde son action sur une sorte d'éthique personnelle (l'Autonome, par exemple, ne se situe pas dans une minorité, même pour en tirer un quelconque avantage). Ensuite, il refuse de rester sans cesse à la surface de l'actualité, de la nouveauté, ce que j'appelle la "culture à réaction". Il ne s'agit pas, comme souvent, de réagir à ce que proposent les médias, le Spectacle, mais de chercher hors de cette surface, dans la profondeur.
Une conséquence possible est la solitude, on y revient toujours : si à l'époque de la techno, vous faites de la techno, tout va bien, mais si à l'époque de la techno vous explorez l'utilisation du hautbois dans la musique hongroise du XIXème siècle, vous êtes tout seul.
Le Freineur Individuel, je n'ai rien trouvé de mieux pour l'appeler : l'action sur le monde n'est pas politique ou militante, c'est une stratégie individuelle qui exprime l'idée que, par exemple, si le train est fou, inutile d'aller manifester sur le toit avec les autres : il faut freiner soi-même, avec ses propres moyens. En somme : changer le monde par la somme de petites actions individuelles, responsables, plutôt que par des grandes idées, des grands projets, de grandes actions ou explications.
La "Figure" de L'Observateur est intéressante, parce que celui-ci ne FUIT PAS LA BATAILLE, il l'observe. L'observateur reste là où se situent les événements, mais a une position esthétique différente. Il peut d'ailleurs participer tout en observant (à développer), ou se mettre juste un peu à l'écart. Le positionnement en observateur implique une volonté de compréhension, pas de fuite. L'idée, aussi, est de n'être pas dupe.
La "Figure" du Promeneur prend de multiples formes, et est assez précise. Le paresseux, celui qui fait la sieste, qui se promène... Figure qu'on retrouve dans de très nombreux livres, de l'éloge de la paresse ou de la lenteur aux carnets de promeneurs. Mais on peut très bien être habité par cette "Figure" au milieu d'une réunion de bureau. Une sorte de regard déposé et surtout pas cynique ou ricanant. Etre là sans l'être...
Le Touriste décodeur, le touriste qui observe, se renseigne, essaie de comprendre, relie, tisse des liens de sens, le touriste actif, quoi ! Ce type précis de touriste (l'exemple m'est donné par le livre extraordinaire de Giono "Voyage en Italie" ou les Journaux de la fin de la vie de Jünger "Soixante Dix s'Efface") déambule librement, choisit en permanence ce qu'il veut voir ou ne pas voir, etc etc (il faudrait approfondir cette "attitude").
En ce qui concerne ce qui nous intéresse, il est possible de dire que mon personnage possède cet état d'esprit en permanence, il est celui qui est là, qui observe, même : se régale, veut comprendre TOUT EN N'ETANT PAS DU COIN. Il ne fait pas partie du jeu ("la vie des gens qui habitent là"). Il est l'étranger, celui qui visite en sympathie. Mais il n'est pas du coin...
Et la Pataphysique ? Je suis le premier étonné. Voici un extrait de "Clefs pour la Pataphysique" de Guy Launoir (disponibilité inconnue) :
La Pataphysique est, d'allure, imperturbable.
(...) La vie, c'est entendu, est absurde, mais c'est parfaitement banal, et il est grotesque de la prendre au sérieux. Surtout pour s'en indigner ou l'attaquer. Le comique est un sérieux qui s'excuse par la bouffonnerie, le sérieux pris au sérieux est inexorablement bouffon. C'est pourquoi le pataphysicien reste attentif et imperturbable (Imperturbabilité n'est pas une traduction noble de froideur. Le Pataphysicien se sent personnellement intéressé, - non par l' << engagement >> de celui qui cherche à créer des valeurs humaines - mais à la manière de l'enfant regardant dans un kaléidoscope ou de l'astronome étudiant ses galaxies). Cette imperturbabilité lui confère l'anonymat et la possibilité de goûter l'entière profusion pataphysique de l'existence.
Waldgänger est un terme Allemand qu'utilise Jünger dans le "Traité du Rebelle". Le terme "rebelle" ne convient pas, mais est choisi par le traducteur de ce livre par convention. Le Waldgänger est "celui qui a recours aux forêts". Pour Jünger il s'agit d'une "figure", d'une sorte d'"homme schématique". Ce n'est pas un anarchiste, ni un militant, ni un rebelle, ni un résistant non plus. Le terme revient, avec celui d'Anarque, dans beaucoup de ces livres, dans un roman sur le Waldgänger même, intitulé Eumeswil, dans ses entretiens. Michel Onfray l'évoque dans "La Sculpture de Soi".
"...Si la société devient insupportable, alors je deviens Waldgänger; et je peux l'être aussi naturellement dans un gratte-ciel".
"Contre l'Etat technicisé omniprésent (...), le recours aux forêts réelles ou symboliques où se réfugiaient autrefois les hors-la-loi islandais permet d'affirmer individuellement sa liberté. (...) L'Anarque qui, au lieu de s'opposer brutalement à un pouvoir qui risque de l'écraser, se met en marge de lui par un semblant d'acceptation qui lui assure sa liberté intérieure".
Ernst Jünger
Il est très possible que cette page-ci parle tout bêtement d'une mue
33. Touen / La retraite
La puissance de l'ombre est conçue comme ascendante.
La lumière se retire devant elle pour se mettre en sûreté,
de sorte que l'obscurité n'a pas de prise sur elle.
Yi King
SYMPTOMES ("Ce monde ne me ressemble pas")
Le monde est impossible, ou insupportable :
Pollution, laideur, bruit, idioties, turbulents, sport, mode, pub, agitation, voitures et moteurs, distractions permanentes, musiques idiotes partout, on va pas faire le catalogue, mais le monde urbain est de plus en plus salopé. Et alors ? Tout le monde a l'air de s'en foutre (d'ailleurs, tout le monde participe au bordel, met sa petite contribution). Le symptôme que j'évoque dans cette page, commence lorsque vous vous mettez à le remarquer de plus en plus. Ça vient avec l'âge, bien sûr, mais aussi après quelques déclics (vous tombez amoureux, vous avez eu un accident). Le monde SURGIT alors en tant qu'insupportable. Hi hi !
Exemple :
La télévision est insupportable. Vous critiquez les "émissions nulles", puis vous critiquez TOUTES les émissions, puis vous ne regardez plus du tout la télévision.
"L'ère du Soupçon" :
Vous ne pouvez plus lire de romans, parce que vous "sentez" l'auteur qui fait son écrivain, vous voyez les ficelles, vous sentez le "truc en train de se faire", en fait : vous n'y croyez plus, ou plus exactement, vous ne parvenez plus à trouver la naïveté nécessaire au "contrat" écrivain/lecteur ("tu fais semblant d'y croire").
Puis "L'ère du Soupçon" se généralise au spectacle tout entier. Vous n'accrochez plus du tout à tout ce qui est "en représentation" devant vous : les groupes de rock et leurs clips, leurs concerts, la publicité, la danse, le théâtre, le cinéma et les romans, donc, ne vous intéressent soudain plus du tout. Et dans notre monde où la "culture" est presque entièrement basé sur la "marchandise spectacle", ça fait très très bizarre. Du coup on se sent à côté, et tout seul, en plus : quand tout le monde discute de Loft Story (pour ? contre ?), vous vous en foutez, et vous êtes tout seul, pour le coup... C'est la forêt du "recours aux forêts", et on y est isolé.
Le Waldgänger est "hors polémique", la plupart du temps. Ni pour ni contre : "Ceci ne me concerne en rien".
Toute la réalité "culturelle" devient pour vous la réalité augmentée. Vous considérez bizarrement les déplacements permanents des humains, leurs distractions, leur besoin effrené d'argent, leur manie de vouloir posséder une maison et une voiture et des marchandises, vous ne supportez plus la majorité des conversations avec des gens qui n'écoutent pas et cherchent une oreille pour y déverser leurs vilaines salades. Vous refusez d'utiliser le téléphone, sauf en de très rares cas. Vous n'avez pas de voiture. Vous perdez l'intérêt pour la nouveauté dans le spectacle. Votre désaccord avec les médias est quasi complet : il reste juste quelques livres, journaux, essais, biographies. En somme, elle est cinglée, mon époque !
Il s'agit d'une pénurie (alors il faut hiberner ?), c'est "Le désert croît" de Nietzsche.
C'est vous qui décidez de votre "exil mental". Les "forêts" actuelles sont multiples, ce sont : la solitude, les bibliothèques, les conversations infinies à deux, le sexe comme art, l'observation du bordel ambiant, etc...
Il existe un livre de Harrison sur les forêts et leurs mythes. Forêt-Sanctuaire ?
Il faut ajouter que, à notre époque, l'attitude du Waldgänger est considéré comme maladive. Si vous préférez lire Flannery O'Connor ou regarder un vieux Kurosawa au lieu de fêter la victoire de la France à la coupe du monde de jeu d'ballon, alors vous êtes forcément un "vieux con asocial".
Heureusement, l'Anarque n'est presque jamais remarqué.
"Cependant il reste du temps libre. Que faire ?
Comment l'employer ? Se consacrer au service d'autrui ?
Mais, au fond, autrui ne vous intéresse guère.
Ecouter des disques ? C'était une solution, mais au fil des ans
vous devez convenir que la musique vous émeut de moins en moins".
Michel Houellebecq : Extension du Domaine de la Lutte
PRINCIPES - POSITIONNEMENT POSSIBLE - LE TERRITOIRE DU WALDGANGER
enconstruction
Les "principes" ici exposés sont en fait pour moi un "positionnement possible", comment dire, une sorte de recherche de ce qui convient et surtout pas un modèle. Il n'y a pas de club, ni de webring ;-)
Démarche culturelle autonome, et non en réaction aux médias, à la presse, le "Spectacle". Se méfier de la course en avant perpétuelle de la nouveauté. JE décide de ce qu'il m'intéresse d'explorer.
Se protéger de la publicité et de l'hystérie marchande et marketing en général. Je ne participe pas aux "concours", je donne toujours fausses informations (âge, etc...) et fausse adresse sur Internet. J'installe un logiciel de filtre-à-pub sur mon navigateur web. Je ne porte pas de fringues de "marque".
Possibilité de ne pas jouer le jeu. Je refuse d'avoir des actions (je ne participe pas), d'avoir une voiture, un téléphone portable. Vous avez remarqué comment on dit "Je ne pourrais pas faire sans". Et bien sûr que si !!!
Pascal Bruckner : La Désertion et le freinage.
Dans Misère de la Prospérité, pages 154-155 parle de "stratégies de freinage, non de renversement". Voir aussi l'encart "Pauvreté, Richesse, Frugalité", page 145.
"Il faut pratiquer un subtil travail non d'opposition, mais de différenciation, à l'intérieur duquel on s'installe, observateur et songeur, méditatif et distrait. Abri fantasmatique, sorte de tente invisible aux autres et qui se monte et se démonte en un souffle".
Chantal Thomas Comment Supporter sa Liberté.
Mettez-vous plutôt à l'écart !
Fuyez vous cacher !
Et ayez vos masques, de sorte qu'on vous confonde avec d'autres !
Et n'oubliez pas le jardin, le jardin au grillage doré !
Faites le choix de la bonne solitude.
La solitude libre, malicieuse, légère,
celle qui vous donne même le droit de demeurer bons en quelque manière !
Nietzsche : Par delà bien et mal
Soyez l'ami ou l'ennemi du pouvoir, croyez blanc ou croyez rouge, mais croyez. Si vous vous contentez d'observer tranquillement en sceptique déterminé ; si vous restez en dehors des luttes qui vous paraissent secondaires ; ou si, même en étant d'une faction, vous osez constater les défaillances et les folies de vos amis, on vous traitera comme une bête dangereuse ; on vous traquera partout ; vous serez injurié, conspué, traître et renégat ; car la seule chose que haïssent tous les hommes, en religion comme en politique, c'est la véritable indépendance d'esprit.
Maupassant
"Comme je n'ai pas réussi à rendre les hommes plus raisonnables,
j'ai préféré être heureux loin d'eux".
Voltaire
QUELQUES CAS
Glenn Gould
H.P. Lovecraft
Kafka
Thomas Bernhard
Ernst Jünger
Miklos Szentkuthy
Rimbaud ?
"... il existe sans doute au coeur de Manhattan des gens qui se débrouillent pour mener une existence aussi indépendante et érémitique que le prospecteur errant à travers la toundra recouverte de lichen que A. Y. Jackson aimait tant à peindre au nord du lac de la Grande Ourse.
Tout est donc probablement question d'attitude".
Glenn Gould : Contrepoint à la ligne
POURQUOI - COMMENT ?
On me fait remarquer avec justesse que l'attitude Waldgänger est peut-être innée ou acquise. C'est une formulation un peu schématique, mais il est sans doute vrai que certaines personnes sont et on toujours été tentées par la "chose philosophique", comme dirait Thomas Bernhard, des toujours plus ou moins retirés du jeu, qui ont tendance à observer le chaos plutôt qu'y participer.
Il est de même presque évident que l'on attrape cette sorte de maladie avec la maturité, et donc avec l'âge.
Il me semble (toutes ces propositions sont des pistes à creuser), que cette attitude peut SURGIR et que l'on change du tout au tout en quelques jours, suite à un événement grave, une maladie, un accident, un déclic, en somme. C'est l'idée des Lunettes Cassées de la page que j'évoque plus haut. "D'un seul coup le rideau est tombé et je n'y crois plus".
Pour terminer, je pense que cela peut arriver après ce que j'appellerais une "surcharge par accumulation", c'est à dire, chez ceux dont la profession est liée au grand cirque de l'invention de la réalité : journalistes, mode, chanteurs, financiers etc... A force de voir les choses "en train de se faire", la FOI s'effrite, s'érode, et d'un seul coup tout s'écroule...
"YOU CAN PULL YOURSELF OUT OF ANY HOLE".
Jenny Holzer
CONCLUSIONS
Je vous rassure, je ne suis pas comme ça, et personne ne l'est. Il m'arrive encore de regarder la TV (15 minutes par mois environ) ou des DVD (4 ou 5 par mois). Quand j'ai besoin d'une voiture j'en emprunte une, ce qui fait que je conduis sans doute 2 ou 3 heures par an. Il m'arrive encore de parler avec des gens, si si. Et même si je ne vais plus jamais au cinoche (ah, tous ces portables qui sonnent, ces gens turbulents qui bouffent ou discutent !), il m'arrive encore de lire un ou deux romans par an, et quelques nouvelles (Borges, Faulkner). Et si j'écoute encore un peu de musique (2 ou 3 heures par mois ?). Waldgänger, c'est une direction, ou un état transitoire (je suis sûr que parfois, vous qui me lisez, vous faites aussi un pas de côté). Ceci arrive aussi avec l'âge. Difficile d'avaler, à plus de trente ans, que Radiohead sont d'immenses génies alors que vous êtes en train d'explorer les derniers quatuors de Beethoven. Comme à notre époque le bonheur est bizarrement toujours lié aux valeurs de la jeunesse (fêtes, déplacements rapides de loisir, culte de masse à DJ), on pense souvent que je suis malheureux, alors que je n'ai jamais été aussi heureux ! Hu hu... attendez un peu que ça vous arrive.
Ça arrive quand d'ailleurs ? Quand vous êtes amoureux. Quand vous attrapez une passion (artistique ?) qui ne cherche pas à s'intégrer dans le spectacle. Quand vous fuyez, donc, dès que vous voyez une caméra ou un micro, une scène. Quand vous voyez Mel Gibson en kilt au lieu d'un libérateur de l'Ecosse. Quand les romans vous tombent des mains. Quand vous faites la moue en lisant les Inrocks, ou en voyant tous ces gens lugubres dans les voitures. Quand vous commencez à préférer les jardins aux bars noctambules enfumés. Quand vous boycotterez Danone sans vous en vanter sur le Web. Quand consommer pour consommer ne vous dit plus rien. Quand vous ne saurez plus le nom des lofteurs. Quand vous ne supporterez plus le téléphone ("je permets que l'on me sonne, toujours et partout"). Quand vous jouez avec un enfant. Quand... Vous verrez, c'est pour bientôt.
J'ai mis une biblio en dessous, je m'aperçois que certaines de ces attitudes appartiennent aux anarchistes (sans le velléitaire), aux existentialistes (la responsabilité), et aux philosophes stoïciens (ce qui dépend de nous). Tout ça est fort complexe à expliquer :-) !
"Tout à coup, il m'est devenu indifférent de ne pas être moderne".
Roland Barthes
(cité par Houellebecq
Extension du Domaine de la Lutte)
BIBLIO
"Mutations" Coll. Autrement : "Etre Indifférent ? (La Tentation du Détachement)".
Thomas Bernhard : "Des Arbres à Abattre - Une irritation" (hilarante et furieuse démolition d'un "dîner artistique" par un narrateur assis dans un coin). Embrayer sur "Le Naufragé", l'histoire d'un repli (un pianiste, effaré par le génie d'un collègue, décide d'abandonner le piano, et d'observer un troisième acolyte, qui lui se met à sombrer).
Ernst Jünger : "Traité du Rebelle" (essai sur les différentes formes du Waldgänger) - "Eumeswil" (roman sur ce thème précis) - "Sur les Falaises de Marbre" (un roman-fable magnifique). Lire aussi les quatre tomes des Journaux de Guerre (Jardins et Routes, La Cabane dans la Vigne, Premier Journal Parisien, Second Journal Parisien). Jünger est alors officier de la Wermacht en France occupée, en adorant notre pays et sa culture...
Toute l'oeuvre, fascinante, de Thoreau.
Guy Debord (par exemple : "Commentaires sur la Société du Spectacle").
Nietzsche : "Oeuvres" (Flammarion) & "La Volonté de Puissance".
Gombrowicz : "Journal" ou "Ferdydurke" ("...une galerie de "poses" démolies par l'auteur qui montre à ce jeu de massacre une habileté hors pair. Aux "formes" qui figent les esprits, Gombrowicz applique une sorte de "doute hyperbolique" auquel rien ne résiste : ne demeurent que le jeu et les têtes coupées" (extrait de "Le Livre des livres du XXème Siècle").
Houellebecq : "Extension du Domaine de la Lutte", ou "Approche et désarroi" et "La Fête", dans "Rester Vivant et autres textes" (10 balles !) ("Chaque individu est en mesure de produire en lui-même une sorte de révolution froide, en se plaçant pour un instant en dehors du flux informatif-publicitaire. C'est très facile à faire; il n'a même jamais été aussi simple qu'aujourd'hui de se placer, par rapport au monde, dans une position esthétique : il suffit de faire un pas de côté. Et ce pas lui-même, en dernière instance, est inutile. Il suffit de marquer un temps d'arrêt; d'éteindre la radio, de débrancher la télévision; de ne plus rien acheter, de ne plus rien désirer acheter. Il suffit de ne plus participer, de ne plus savoir; de suspendre temporairement tout activité mentale. Il suffit, littéralement, de s'immobiliser quelques secondes").
Gilles Châtelet : "Vivre et Penser comme des Porcs".
Henri Laborit : "Eloge de la Fuite".
Michel Schneider : "Glenn Gould Piano Solo". On peut aussi feuilleter les livres de Gould lui-même...
Roland Jaccard : "Le Cimetière de la Morale" (Livre de Poche Biblio), un tout petit livre qui fait le portrait de les grands pessimistes et aux "retirés", de Schopenhauer à Leopardi, de Cioran à Bierce (voir son "Dictionnaire du Diable") ou Fritz Zorn ("Mars" !).
Il faut connaître le réjouissant "Du Trop de Réalité" de Annie Le Brun. Ce livre est un pilonnage systématique et méthodique de la société occidentale actuelle. Un vrai saccage, un vrai barrage d'artillerie. Passionnant malgré deux étranges lubies de l'auteur : l'importance donnée au pouvoir de la poésie, et la gigantesque allergie aux ordinateurs.
Intéressantes page sur l'Anarque dans le livre de Michel Onfray, "La Sculpture de Soi".
Quelques douceurs, avec Le Voyage en Italie de Jean Giono, ou comment faire le touriste sans le faire, ou Eloge du Repos, de Paul Morand...
Autres désacraliseurs : Vaneighem (hilarant, féroce : indispensable), Pascal Bruckner (tous ses essais sont passionnants par leur "position"), Cioran, Schopenhauer, le Journal de M. Polac et, en BD, Dilbert, bien sûr...
Pour conclure, extrait du dernier livre de P. Bruckner : "Misère de la Prospérité". Un exemple caractéristique de l'attitude Waldgänger :
"...c'est la désaffection, cette lassitude ponctuelle qui monte de nos sociétés (et touche jusqu'aux décideurs, investisseurs, banquiers) face à la surproduction insensée, la camelote entassée dans les vitrines, le mercantilisme nauséeux, l'ébriété publicitaire; c'est le salutaire "à quoi bon ?" de ceux qui ne comprennent plus le sens de ces pseudo-richesses. (...) Ce qui s'installe tout doucement, c'est moins un idéal de révolution que de détournement. Etre "anticapitaliste", c'est d'abord cesser d'être obsédé par le capitalisme, c'est penser à autre chose. Plutôt que d'être contre, pourquoi ne pas être à côté, se dérober ?. L'on déserte en déplaçant les signes du luxe, du moins à titre individuel : le temps libre plutôt que les gros salaires, la méditation plutôt que la frénésie, la vie de l'esprit plutôt que la fièvre commerciale, les petites sociétés à la place du grand monde, la réclusion avec des amis plutôt que la solitude dans la foule. Bref, le retrait savamment dosé, une contradiction lucidement acceptée : des niches de beauté, de silence, de culture, une subtile schizophrénie qui permet d'être dedans et dehors, de se déprendre sans s'éloigner, un exil intérieur".
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