Je ne crois pas du tout ce que disent les thermomètres. Si la température de mon corps est de trente sept degrés, j'estime qu'il doit faire au moins soixante dix degrés, où même quatre-vingt degrés dehors, ce qui fait que les gens semblent épuisés, pauvres frères humains, et même, stupéfaits. Moi-même je suis stupéfait qu'il puisse faire si chaud. Voilà donc tout un monde stupéfait, sous un ciel de plaie et de peste, infernal, comme on pourrait dire.
Dans la capitale le métro est tellement suffocant et bruyant qu'on se croirait dans un enfer spécial, une sorte de catastrophe ralentie. Pauvres frères humains, qui se regardent comme chiens morts. J'aimerais vraiment bien attraper celui qui n'a pas encore climatisé ce métro, ce responsable de la non-climatisation du métro, comme on pourrait l'appeler, pour lui jeter des pommes-de-terre.
26 Août
Enfin je suis rentré chez moi, dans ma chambre, et j'ai retrouvé le réseau. Deux semaines sans y accéder et je commençais à être un peu excité. Mais en fin de compte, comme toujours quand j'attends quelque chose avec impatience, tout cela est un peu décevant.
J'ai reçu soixante huit lettres, mais beaucoup proviennent de robots publicitaires. Je déteste les humains qui programment des robots publicitaires pour envoyer des courriers électroniques publicitaires. Naturellement, la plupart de ces courriers électroniques publicitaires ne me concernent en rien, c'est accablant. Me voilà réduit à mettre tout ça à la poubelle, et à maugréer, en plus. Comment faire ?
La bêtise infernale de ces programmeurs de robots publicitaires est à dix mille kilomètres, au moins. Je rêve d'une touche sur mon clavier qui détruirait immédiatement l'ordinateur de celui qui m'envoie un courrier publicitaire inadapté et nuisible. Mais je ne fais rien, c'est mieux. En plus, je n'ai pas ce genre de touche, sur mon clavier. Tout cela est bien fatiguant.
Vous rentrez de vacances et vous lisez votre courrier électronique, et voilà votre courrier électronique envahi par des publicités imbéciles qui ne vous concernent en rien, ce qui est en fait accablant.
J'ai branché la prise magique, alors les moustiques meurent et tombent sur la moquette. J'aime pas les moustiques. J'ai imaginé que si on pouvait entendre les cris d'agonie des insectes, les guêpes, les mouches qui tournent sous le lustre, les moustiques idiots, on aurait du mal à les atomiser.
Naturellement, les publicitaires et leurs robots, on ne peut rien faire, rien du tout. C'est plus compliqué que les moustiques. Il s'agit alors de ne JAMAIS lire leurs messages épouvantables, JAMAIS. Et si, d'un coup, tous les frères humains, TOUS, se mettaient à ne JAMAIS lire les messages-robots, alors très vite les publicitaires seraient stupéfaits, et leur tête deviendrait bizarre, toute aigrie, et à la fin ils seraient ruinés et voilà pour eux.
Les vacances, c'est dans la vraie vie.
27 Août
C'est idiot n'est-ce pas de dire "la vraie vie". Quand un humain me dit que je suis tout seul devant mon écran, je lui crache dans l'oeil ("to spit in the eye"), et lui réponds que ce sont d'autres humains, ces japonais et ces bulgares avec qui je discute parfois, de vraies personnes. Alors ils me disent que c'est un peu facile, parce qu'on coupe la communication quand on en a assez. Mais moi j'aime ce qui est facile, et pratique, et je regrette peut-être que l'on ne puisse pas trouver la touche OFF de certains humains de la "vraie vie".
Comme il a fait trop chaud hier le soleil est maussade, il joue à saute-morts derrière une grasse couverture de nuages immobiles. Des bouts de vent frais en profitent pour nettoyer, furtifs, notre bout de ville. J'entends des mobylettes hargneuses.
Vous avez toujours un humain pour vous dire que le livre que vous lisez c'est même pas la vraie vie et que c'est froid. Il faut cracher dans l'oeil de ces gens-là. Mon idée c'est que c'est un vrai humain qui me parle, from the book, une rencontre bien plus vraie que la rencontre avec la tête de girafe gavée de bière qui vous raconte son dernier mix au bar du coin. Visez bien.
31 Août
C'est le mois de mars, les giboulées font des postillons sur les trottoirs, le soleil est frais, et les nuages légers-vifs bibabullent sur un bleu d'aquarelle. Tout ça, c'est mieux que les canicules.
"Si tu fermes pas la boîte à café, il va perdre son arôme". Je voudrais bien savoir le goût que ça a, un café qui a perdu son arôme...
Enfin, c'est l'été, tout de même. Les décors en étages se déplacent sur tout le ciel, plages bleues et pinceaux en cheveux.
Le pire, c'est d'attendre. Naturellement, dans un futur très proche, on n'attendra plus du tout. Par exemple, dans les supermarchés, mon addition diminuera en fonction de mon temps d'attente, et tout mon caddie est gratuit dès que j'attends plus de trois minutes.
C'est curieux, quand on ne supporte pas quelque chose, on se met à prononcer comme ça : "Je ne SUUUpporte pas d'attendre", en montant cette première syllabe d'au moins une octave. C'est sans doute idiot, je ne sais pas, ou présomptueux. En attendant, moi, quand je dois attendre, je n'attends pas : je m'en vais. Ha ha !
Quand je me promène dans la nature, je ne peux plus rien VOIR. Chaque objet est jugé, soupesé et classé. On ne peut plus voir sans émettre des jugements : c'est joli, c'est beau, c'est coloré, ceci, cela. Je suis un foutu de la nature. Une fougère devient un objet fractal, une montagne devient un truc à photographier. Terrible.
Enfin heureusement parfois ça vous saute dessus, un bon gros paquet de nature intime et terrible : la foudre tombe sur votre vétété, et voilà pour vous, c'est bien fait.
En gros, quand je commence à apprécier, à sentir ma caboche qui ralentit, quand une brise porte un bruit vaste et vivant d'abeilles dans les voûtes des arbres, ou quand je m'émerveille devant un écureuil, c'est bon signe, c'est la nature qui m'attrape. Mais à ce moment-là j'entends des cris et des rires gras, comme une chevauchée de casseroles. De quoi s'agit-il ? Mais des vététés, bien sûr ! Ils passent en me bousculant, et ils ont les sourcils froncés et tout le déguisement, casques et machins. Ma bulle de silence a déjà éclaté, mais ils s'en moquent bien, et ils continuent leur entreprise de destruction des bulles de silences des autres humains, c'est comme ça, les humains. Alors je rentre chez moi, et voilà.
1er Septembre
Il y a de quoi se plaindre. Au milieu de la montagne il y a les vététés, et au milieu du réseau, les publicitaires. Pourquoi tout le monde m'embête ? Peut-être faut-il aller dans une île ? C'est certainement idiot, comme idée. Dans une île on s'embête tellement qu'on a envie de voir des vététés, je suis sûr. Et puis, une île, ça n'existe pas, c'est toujours rempli de moustiques, ou bien d'hôtels avec des chaises longues pour faire rôtir les cancers. C'est bien compliqué.
3 Septembre
J'ai remarqué que les frères humains aimaient porter des vestes en cuir. Je n'aime pas ça, moi, parce que ça sent tout de même la peau de vache morte. Je pense que je n'aimerais pas porter de la peau de vache morte, à cause de l'odeur. Et puis je me suis rendu compte que mes chaussures étaient certainement en peau de vache morte, aussi, pourtant elles n'ont pas cette odeur, comme quand un humain vous incommode avec sa peau de vache morte, sur le dos. C'est bien compliqué.
C'est un bout d'automne, cette fois, qui s'est déployé. Ce grand ciel bleu souffle sur nous un froid vertical, quelque chose comme ça. On y trouve toujours un avion et sa longue fine trace blanche silencieuse, alors je frissonne et mets la "petite laine". C'est dommage, on ne peut pas mettre des pantoufles, dehors.
4 Septembre
J'ai appris que le Prix Darwin est un prix, comme un prix littéraire, qui choisit tous les ans un individu qui est mort d'une façon extraordinairement stupide, contribuant ainsi à la sélection naturelle. J'ai lu aussi que la principale conséquence de l'idiotie, c'est la mort. Sans doute une sorte de sélection naturelle par l'"intellect". Quelle méchanceté, tout de même ! Pauvres bougres d'humains que nous sommes tous. Entendre des choses pareilles...
5 Septembre
Naturellement, je me dis que je ferais peut-être mieux de faire de la musculation, plutôt que lire Schopenhauer en rigolant. Mais le problème alors c'est que, en vieillissant, mes muscles, ça deviendrait du rien du tout, et puis ma tête, du mou de veau. C'est bien embêtant.
Ce soir c'est veille de fête dans la rue. Comme la nuit approche, on entend les bruits résonner, et des humains qui crient dans des micros. Je me demande bien pourquoi on peut avoir envie de crier dans un micro. Peut-être pour se distraire de la mort, ou alors, pour qu'on nous aime. Je ne vois pas...
C'est comme les gens qui vont faire de l'escalade. Quelle curieuse idée. On doit souffrir beaucoup, avoir mal aux doigts, et en plus, toujours peur de tomber. Je préfère rester dans ma chambre. Pourquoi les gens ne veulent-ils pas rester dans leur chambre ? C'est bien moins fatiguant. Quelqu'un qui fait de l'escalade, il finit par tomber, et alors, il est mort, tout en bas. Les gens pleurent, c'est bien embêtant. Mais moi, dans ma chambre, je ne fais pas d'escalade, alors je ne tombe pas, pas du tout. C'est bien moins fatiguant, et puis je n'embête personne avec ma carcasse morte, du coup. Quelque chose doit m'échapper.
La motocyclette c'est un peu pareil. Je ne veux pas de motocyclette, ça va bien trop vite, et puis on finit toujours pas s'envoler et retomber sur la tête. Après on est tout cassé et on doit apprendre à marcher. Tandis que moi dans ma chambre je ne fais pas de motocyclette. Et il n'y a pas de ouatures non plus. Quand on fait de la motocyclette on doit côtoyer les ouatures, ce que je ne veux pas du tout. Les ouatures, c'est puant et c'est toujours habité par un humain en colère, avec des klaxons. Dans ma chambre, il n'y a pas de ouature.
Peut-être qu'il faudrait dire aux frères humains de n'obéir en fait qu'à un seul commandement. Si ce commandement était suivi, on n'aurait plus besoin d'autres commandements, et tout irait bien.
"Il ne faut déranger personne".
Mais si on ne dérange personne, on ne peut plus faire de motocyclette (parce que sinon on risque de tomber sur la tête, ça embête tout le monde, et les médecins avec), on ne fait plus la guerre (parce que comme ça, on ne veut plus mettre du fer dans la chair de quelqu'un qui ne veut pas de fer dans sa chair), on ne crie plus dans les micros, et puis etc etc... Bref, on ne peut plus rien faire du tout. C'est bien compliqué.
Il faut rester dans sa chambre. Moi c'est ce que je fais, et voilà pour moi.
Je me dis, en suivant mon raisonnement, que le fait de rester dans ma chambre, ça dérange peut-être quelqu'un. Flûte ! Que faut-il faire ?
7 Septembre
Hier dans la ville : des millions de gens. Ils marchent, s'assoient à des tables et mangent, ils sont des millions, on ne sait pas pourquoi ils sont là. Bien sûr il y a des podiums avec des musiques et des rythmes modernes pour les jeunes. Mes frères humains aiment ça, c'est ce que je suppose. Je suis perplexe et je rentre chez moi.
Dans ma chambre je dois tout calfeutrer, fermer toutes les fenêtres. De toute la ville en effet monte une rumeur, avec des gens qui hurlent sur des rythmes martelés. Naturellement, ça me fait penser à Nuremberg, les foules hurlantes, c'est bien embêtant.
Il paraît même que par dizaines de milliers les humains vont maintenant dans des STADES. A un bout du stade se trouve un podium avec un chanteur et des écrans. Tout cela fait beaucoup de bruit et des lumières, il paraît que tout le monde est content, et qu'ils donnent de l'argent au chanteur du podium, pour ça. Je ne comprends rien. Moi je préfère mettre un disque. Le son est bien meilleur, et si c'est mauvais je peux appuyer sur STOP. Le problème c'est qu'il n'y a pas toutes ces lumières qui clignotent. Tout cela est très mystérieux.
Aujourd'hui la fête continue mais le ciel est éteint. Tous ces rythmes techniques et ces hurlements de joie ont dû faire venir les nuages, des boules de coton dans les oreilles du soleil.
J'ai passé la nuit sous un oreiller, à cause du bruit technique. Le gars qui faisait ça en bas avait l'air très sérieux et concerné par ce qu'il faisait, ce qui naturellement était tout à fait propice à l'épouvante. Dans mes rêves oubliés j'ai sûrement passé beaucoup de temps autour de lui à le torturer avec des musiques techniques, pour voir. Ce n'est pas bien. On ne peut pas endurer ça pendant quinze jours. Moi-même, plus de vingt secondes et je rentre en rage, comme dit l'autre. Il n'y a rien à faire.
Tout ce qu'il y a à faire c'est espérer qu'un jour un coup de gong fasse se réveiller nos frères humains. Celui qui fait des musiques techniques, d'un seul coup, en une seconde, se rendrait compte que cette activité est parfaitement et absolument stupide, et que cela ne rime à rien, n'intéresse que trois copains et plonge dans l'ennui (et l'épouvante) les quelques milliards d'humains qui restent. Alors il jetterait son matériel avec force dans le fleuve sale et il irait s'allonger dans l'herbe pour regarder les nuages, ou je ne sais quoi, et voilà pour lui.
De même, les entassés heureux des stades se mettraient à quitter le stade et ils rentreraient dans leur chambre pour rigoler un coup, et le chanteur sur le podium regarderait tout ça, assis par terre. Il jetterait son micro dans la poubelle (QUI s'intéresse à un humain qui chante dans un micro ???) et pousserait un soupir, parce que lui aussi viendrait de comprendre.
Il aurait de la nostalgie, parce que chanter dans un micro, c'est la preuve qu'on a envie d'être sous la lumière. Plus de lumière, et les gens qui sont rentrés chez eux : c'est bien triste pour le chanteur, qui ne peut plus chanter. Il n'a plus qu'à se promener et à écouter le vent, et voilà pour lui.
Ça fait tout de même des milliers d'années que mes frères humains vivent sans la musique, la musique partout, dans les rues, dans les magasins, dans les stades. Ça fait une poignée de secondes que mes frères humains ont cette frénésie ou boulimie musicale. Ils vont dans les magasins pour écouter le disque parce qu'ils ont lu dans le magazine que ce disque, c'était super et tout. Certains pensent même qu'un groupe de musique électrique peut être important et caetera. Naturellement, dans une poignée de secondes tout cela deviendra idiot et démodé, et les humains jetteront leur tourne-disque dans les égoûts, et les groupes et les maisons de disques auront fort l'air bête. Peut-être qu'ils feront des livres ou des animaux virtuels, ou alors ils joueront avec leurs enfants.
8 Septembre
Aujourd'hui quelqu'un m'a dit que "Ah le réseau, c'est ça, on discute avec le bout du monde et pendant ce temps-là, tant d'incommunicabilité, on ne connaît même pas son voisin !". Mais moi je le connais mon voisin, c'est une grosse dame, elle est très gentille et on discute toujours quelques minutes lorsqu'on se croise, d'un musée hollandais ou des musiques qu'on écoute. Pourquoi les gens sont-ils si bêtes ?
Comme si l'arrivée de l'électricité avait supprimé les dîners aux chandelles...
Ce soir j'ai écouté un folkeux américain sans intérêt, un concerto pour piano de Mozart et des musiques électroniques d'avant-garde. Pourquoi une chose devrait-elle exclure une autre ?
Ce qu'il y a de bien, avec les dîners aux chandelles, c'est que pendant ce temps-là on n'est pas dehors. Quand il fait noir, je ne sais pas pourquoi, mais je préfère être à l'intérieur de ma maison, comme on dit. QUI a envie de sortir quand il fait noir, quand le ciel est noir ? Quelle curieuse idée.
La nuit, allongé dans l'herbe, il fait chaud, on entend la voie lactée qui chante en nappes argentées, transparentes. Au dessus-de nous, c'est tout un ciel étoilé, étoilé, étoilé.
En ville, ne pas sortir quand il fait noir. A la campagne, sortir quand il fait chaud et noir, ou quand il neige et qu'il fait noir, pour respirer la nuit. En ville, la nuit, on ne respire que les ouatures qui puent, le vent ne passe pas, à cause des murs, et les hommes titubent en rentrant chez eux. Il reste qu'on peut s'asseoir dans un parc, toucher un arbre immobile sous la nuit. L'arbre me dit qu'il voudrait partir à la campagne, pour aller faire respirer ses branchages vivants dans l'air frais qui court...
Il y a une cantate de Bach (la BWV 159), dont l'aria, "Es ist vollbracht", commence par le chant d'un hautbois. Quand Fischer-Dieskau commence à chanter, le hautbois chante avec lui, l'écoute, intervient, hésite et dessine. On dirait un être vivant. Ce hautbois là est bien plus vivant que le tamanoir à lunettes qui en bas de chez moi l'autre jour faisait des musiques techniques en épouvantant des centaines de personnes. Je préfère écouter une ligne de hautbois sur un disque plutôt que les petites musiques techniques d'un frère humain idiot et menaçant, bien que réel. Pourquoi faudrait-il préférer son voisin à une violoncelliste japonaise sur le réseau ? Parce que son voisin, on peut le voir ? Le toucher ? Pourquoi ?
C'est aussi idiot que de ne plus écouter le Requiem Allemand de Brahms sous prétexte que ce n'est qu'un disque (et on peut même pas toucher Klemperer, parce qu'il est mort). Je préfère le Requiem sur disque que 50 concerts de (placer ici le genre de musique à la mode), de même que je préfère discuter avec une danseuse de Salt Lake City sur le réseau qu'avec un vrai tamanoir bourré de Tequila dans le bar en bas de chez moi. En plus, je suis sûr qu'il a envie de vomir. C'est pas bon, la Tequila.
Dans le premier récitatif ("Seling sind...") du Requiem Allemand, j'écoute la montée des cordes divisées, l'arrivée des bémols à la onzième mesure, et cette sorte d'apnée grise qui suit.
9 Septembre
Ce matin en buvant le café j'écoute des musiques curieuses et moites. Par la fenêtre entrouverte passent des bruits de ouatures furieuses, heureusement peu nombreuses, dans un silence qualitatif des dimanches matins. Les architectures dépliées par la musique sont en bizarre contraste avec les nuages gris en prairies tièdes. L'air qui rentre, tombant de là-haut, est...
Je pense à me promener, mais au parc toutes les pistes possibles sont envahies de gens qui courent. Il y a quelques années personne ne courait. Maintenant, tout le monde court, c'est effrayant. Sur les pistes possibles, les sentiers, vous avez envie de sentir l'air piquant d'octobre qui se pointe, ou de regarder avec un air romantique les feuilles qui tombent des arbres-qui-frissonnent, mais vous n'y allez pas, bien sûr, à cause de tous les gens qui courent partout, on se demande bien après quoi ils courent, dit-il.
Ils courent, pauvres frères humains, sans doute parce qu'on leur a dit que c'était bien ! Je peux voir, car je vais quand même marcher, je peux voir leurs têtes rouges et leur maillot tout collant. Je peux voir leurs démarches sautillantes et leurs mollets poilus, tout cela est bien fatiguant. Pauvres frères humains ! Avant, ils ne couraient pas, et puis voilà qu'on leur dit que c'est bien de courir, alors les voilà tous en train de courir. Enfin, pas moi, évidemment.
A la fin le coureur rentre chez lui, épuisé, il est assis dans son fauteuil, tout rempli d'hormones de l'épuisement et il dit "Ah j'ai bien couru, ah je me suis bien dépensé".
Parfois le coureur est tellement rouge, tellement essoufflé, que son coeur s'arrête de battre, pour protester, et alors le gars est mort et donc il tombe dans le fossé. Quand on se dépense, dit-il, à la fin, il ne reste plus rien, tout a été dépensé.
Je préfère ne pas voir ça, alors je reste dans ma chambre. Un jour naturellement, un scientifique dira que courir c'est encore pire que fumer. Ou bien : tout le monde, d'un coup, en aura assez de courir sous les arbres, et alors, soudain, plus personne ne courra. Ceux qui n'ont pas couru dans leur vie deviendront grand-pères (les autres sont morts, dé-pensés), et parleront à leur petits-enfants d'une époque lointaine où les humains couraient comme des fous partout, et alors les petits-enfants rigoleront comme des bossus, et voilà pour eux.
10 Septembre
J'ai remarqué il n'y a pas longtemps que maintenant on élevait les enfants en s'arrangeant pour qu'ils n'aient absolument aucune contrariété. Quand nous étions petits on nous laissait brailler dans notre berceau, et c'était comme ça et pas autrement. Mais maintenant, le petit fait un couinement et toute la maisonnée se précipite pour aller soigner le petit bobo au coeur, il a dû faire un cauchemar.
Passant d'un extrême à l'autre en quelques années, on fait bien attention maintenant à ce que les petits ne soient absolument pas contrariés. Il ne faut plus les gronder, et s'ils font des bêtises, on doit leur expliquer, comme ça ensuite ils peuvent recommencer.
Maintenant on élève les enfants en s'arrangeant pour qu'ils ne soient absolument jamais contrariés. C'est tout à fait stupéfiant, bien sûr, parce que, naturellement, ces enfants-là deviendront des grandes personnes. Quand on devient une grande personne on comprend assez vite que la vie n'est justement qu'une gigantesque accumulation de contrariétés.
Nous voilà donc avec des hordes grandissantes d'enfants absolument jamais contrariés, qui deviendront dans vingt ans des hordes de gens absolument tout le temps contrariés, ce qui est effrayant, parce que, passant du absolument jamais contrariés au absolument tout le temps contrariés, il y a de quoi se mettre en colère, et tout ce qui s'ensuit.
Je peux m'attendre alors dans le futur à ne rencontrer que des jeunes gens qui ont des ulcères à l'estomac, et donc la mine triste et le caractère colérique, une vraie bande d'enragés. C'est pas du boulot.
Si un p'tit bébé me lance un caillou, alors, je pense, au lieu de lui expliquer que c'est pas beau, que ça peut faire mal, tout ça, et bien, s'il me jette un caillou, que je le préviens, et qu'il continue à me lancer le caillou, et bien moi, je lui donne un coup, et voilà pour lui. Après, il pleure et c'est toutes sortes de drames, et cetera.
La contrariété, on l'apprend un jour ou l'autre. Non mais.
11 Septembre
Je me suis décidé, enfin, à aller faire une promenade dans le parc. Il a fallu passer à côté des manèges. Un manège, en fait, c'est quelque chose qui va très vite et qui tourne, ce qui ne sert à rien, rien du tout. C'est sans doute pour se distraire.
Les frères humains que j'ai vu là-bas ont des drôles de têtes. Ils descendent de leur ouature et alors ils montent dans des ouatures de manèges. Des ampoules clignotent, et le manège à ouatures tourne à toute vitesse, dans une musique technique assourdissante, qui fuse de partout, c'est terrible. A la fin, ils sont bizarres, avec une tête fatiguée, et ils remontent dans leur ouature pour aller regarder les infos ou je ne sais quoi. C'est bizarre.
Ces lumières mortelles et toutes ces musiques techniques, toutes ses ouatures qui tournent dans le ciel, c'est je pense comme si tous les forains tentaient d'effrayer le plus de monde possible. D'ailleurs il n'y a presque personne, bien sûr, tout le monde a fui. QUI a envie de tourner sur des ouatures à vérins pleines d'ampoules ? Je suppose ensuite qu'ils se plaignent qu'ils n'ont pas de clients, c'est très bizarre.
Après avoir fait quelques mètres dans les manèges j'ai vu une jeune fille avec une frange dans une roulotte rose pleine de plastique. Elle préparait une barbapapa, ce qui est naturellement infect. Ce fut trop : devant toutes ces visions des enfers, et tout étourdi par les musiques techniques de partout, je me suis enfui.
Dans le parc je voulais me pro-me-ner.
A cette heure du soir, tout est calme, on peut voir des lapins, des silhouettes d'oiseau, il y a des lumières magiques sous les arbres, et les nuages transparents et hauts se déplient de bonheur, devant les lumières oranges, là-bas.
J'étais bien le seul à me promener. Je n'ai pas pu les compter, les coureurs, il y en a bien trop. Des dizaines. Rouges, fatigués, suants, les yeux morts, ahanantes silhouettes rapides. Bien entendu j'avais envie de fuir la stupéfaction causée par tant de gens pressés, alors je me suis mis un peu à l'écart.
Ils ne pouvaient pas voir ce ciel-là, les coureurs du soir, ni la feuille qui tremble en haut de l'arbre, ni la pie qui saute d'un arbre à un autre arbre, ni le dessin des lentilles d'eau, de l'autre côté. Allongé dans l'herbe je pouvais voir ce ciel qui se dépliait dans le bleu et l'odeur de l'herbe. Alors je me redressais et je les voyais courir avec leur short, comptant les battements de leur coeur avec les doigts sous la gorge, out on the plain, running like hell...
Ah je ne comprends pas, les manèges, les ouatures, les gens qui courent comme l'enfer. Toute cette bêtise courante. Il faudrait leur mettre un panneau "ARRET". Alors un coureur s'arrêterait, il verrait Pinpin le lapin qui joue avec son grand frère, il regarderait le ciel avec les étoiles qui naissent. Il aurait une sorte de déclic et alors il cesserait de courir, là, il resterait tranquille, et son esprit resterait calme, ce qui fait bizarre. Bien fait.
13 Septembre
Sous le ciel de printemps les nuages sont des aquarelles, de vraies aquarelles avec la couleur qui déborde et frise sur le bleu de partout. Un petit garçon mange une tartine, une demoiselle passe devant un restaurant, la main en visière pour le soleil, et dit que ça sent bon, le vent est frais, j'ai faim, un directeur en costume gris passe avec des airs sérieux. Il est entouré de lieutenants lisses et gris avec des appareils téléphoniques portables. Ils s'en vont en cancanant.
14 Septembre
Le ciel bleu et froid, c'est l'idéal des dimanches. Les quelques nuages inoffensifs déposent des boules étirées sur des horizons kilométriques. Un enfant joue tout seul dans la cour, se raconte des histoires, sa voix monte le long des murs qui se réchauffent au soleil. Il ne sait pas qu'il participe à la douceur du dimanche.
Un jour, quelqu'un me fera une farce et alors je serai obligé le jeter par la fenêtre. Quelqu'un me fait une farce et alors ce n'est plus possible de l'accepter devant moi ricanant ricanant. Assez idiot pour faire une farce, hop, par la fenêtre. Ensuite il est en train de tomber et me regarde en disant "c'est malin", et après il est par terre tout écrasé, plaf. Tant pis pour lui.
Il est mortel en effet d'avoir le pouvoir de pousser quelqu'un dans l'humiliation et de le faire en s'amusant. Si on pousse quelqu'un vers un endroit où il perd la face, alors on peut s'attendre à une mort immédiate, ce qui est normal. La principale conséquence de l'idiotie est la mort. Celui qui fait une farce à un de ses frères humains peut se dire qu'il va être jeté, c'est possible, par la fenêtre, et alors il est mort, ou tout cassé, et voilà pour lui.
Naturellement, quand on a la possibilité de faire perdre la face à un frère humain, il ne faut pas utiliser ce pouvoir mortellement idiot. Naturellement, faire monter les gens plutôt que les faire descendre. Naturellement, se passer de l'idée mortelle de lui rire au nez, rire au nez. Naturellement, lui tendre une main ferme plutôt que de le pousser dans le précipice de l'humiliation farcesque.
Quand je vois que quelqu'un est menacé par un farceur (ou par un troupeau de farceurs), je le préviens immédiatement. De même, quand on voit une bombe, on va la désamorcer, ensuite on tire la langue au terroriste, qui est bien attrapé, et pour finir on va se promener avec notre ami le centaure à la lisière du bois. Le farceur (ou le troupeau de farceurs) n'a pas pu faire la farce, c'est à dire écraser un autre humain sous le poids mortel de la bêtise la plus primitive. Bien entendu, pour le farceur (ou pour le troupeau de farceurs), je deviens tout de suite un ennemi, ce qui m'est égal car je suis déjà parti.
Si par un terrible hasard la farce se réalise, le farcé est écrasé mortellement, et le farceur (ou le troupeau de farceurs) s'esclaffe : c'est l'hilarité du farceur, la chose la plus abjecte, la chose sans doute la plus proche du rire nazi, le pouvoir accablant de faire trébucher un homme et de s'esclaffer.
Naturellement, un jour, de temps en temps, celui qui est à terre n'entend plus le vent et ne voit plus les formes des nuages au-dessus de lui. Il n'entend plus que les rires les plus idiots, en cascades. Il n'entend plus que les rires les plus nazis. Naturellement, il peut arriver que celui qui est à terre se relève et fasse un carnage, sous l'emprise de la rage la plus noire et la plus ignoble, avec des couteaux et des fenêtres. Ensuite il passe devant le juge, et tout le tralala.
15 Septembre
Ce matin sur la bouteille de lait j'ai trouvé la photo d'un joueur de ballon professionnel, attaquant. Ce joueur de ballon professionnel, attaquant, se tient tout droit sur la photographie avec son maillot et tout. Sur le côté on lit son nom et son âge, et sa qualité en tant que joueur professionnel de ballon : attaquant.
Cet homme attaquant, je me demande avec force ce qu'il vient faire sur ma bouteille de lait.
20 Septembre
Parfois les journées sont tellement belles que je ne pense plus du tout à des malheurs ou à des frustrations. Toute les journées ressemblent aux matins, quand la ligne du jet silencieux dessine une plume dans le ciel parfait. Je peux voir mes frères humains avec des airs de printemps, et les enfants ont les yeux qui clignotent.
Les ouatures passent près des arbres, un homme est assis dans l'herbe, il regarde entre ses genoux, un autre homme marche avec un costume et un appareil téléphonique portable, ses pas cirés écrasent les premières feuilles sèches et lancent des marrons dans l'herbe. Il croise une dame qui promène son gros chien qui renifle tous les pipis des autres chiens et ajoute d'autres pipis avec l'air débonnaire. Ils se rapprochent de la dame assise avec un walkman. Le vent soulève les feuilles et on frissonne.
Mes frères humains font ce qu'il peuvent. Tout le monde est content, on se croise avec soulagement quand tout reste dans des cadres. Mais je rentre dans le métro et un pauvre homme chante pleure se lamente, sa voix résonne et des étincelles d'inquiétude éclatent dans les têtes de mes frères humains présents. On est inquiet, on est triste un peu pour lui, et envie de retourner sous les arbres avec l'air frais et chaud et les ouatures, mais ne plus entendre ces cris.
Quand le fou se met à vivre trop fort, quand on voit des excès et des histoires terribles, je me dis que mes frères humains sont inquiets comme moi. Ils ont envie que tout aille en paix avec les papillons de soleil dans les yeux des enfants, des repas où l'on rit et des conversations où l'on trouve des accords et des confiances. Ils ont peur, comme moi, des foudres de guerre, des nuages noirs et des surprises affreuses données par ceux qui sortent du cadre calme et jouent avec les choses à souffrances. Pauvres bougres, tous, comme disait l'autre, ils vont mourir...
21 Septembre
C'est la nuit. Si la fenêtre est ouverte, le froid en profite et descend de la nuit, déguisé en hiver. C'est le matin, et ce sont des japonais qui ont fait le ciel, sur du papier bleu.
Un petit gars avec des chaussure de basket, entre les immeubles. S'il neige il est un peu triste, il se serre lui-même, avec les bras. Il écoute de la musique technique dans son walkman. Si on se rapproche on entend des trucs métalliques épouvantables. On va lui faire une vilaine surprise, et transformer la musique technique par la sonate pour violon de Bartok. Il va peut-être rire de la sonate de Bartok. Ou bien : il va faire une grimace, comme quand on mange des framboises aux anchois avec une louche. En tout cas il va râler, à cause de sa cassette foutue et tout.
Il dit : c'est de la musique de fou.
Ou bien : pour le gars, la sonate de Bartok, c'est la révélation, comme on dit, et alors tant pis pour les musiques techniques. Il se met à écouter tout Bartok sur son walkman et devient un Mandarin Merveilleux. Naturellement pour les copains, naturellement, il devient un fou, mais ses yeux sont allumés, et il marche le long du canal en dansant le Prince de Bois, et voilà pour lui.
Qu'est-ce qui se découpe sur le ciel bleu ? Je me souviens de cette sorte de ciel des dimanches, allongé sur le bord du canapé la tête à l'envers, m'ennuyant, m'ennuyant, l'après-midi, les nuages à l'envers.
Je suis donc allé marcher un peu. Avec ce ciel, tout le monde avait la même idée, et j'ai vu très peu de gens qui couraient. Les frères humains ne courent pas, ce soir, ils se promènent. Je peux voir un vieux monsieur avec son vieux chien, une petite fille qui mange une glace, des joueurs au ballon. Un tout jeune bébé tombe de tout son long dans la poussière, le papa le relève et l'essuie lui disant C'est rien, on dirait que le bébé ne sait pas s'il doit pleurer ou pas. Devant notre petit canal je peux sentir le froid qui monte de la terre, un bon froid d'automne. Les grosse perles des marrons sont dans l'herbe, un petit garçon les attrape.
Avec le soleil qui descendait le long des nuages en gazes, les amoureux se posent le long de notre petit canal, et avec les arbres dont les sommets sont orangés de soleil, on se croirait presque au Canada. Tout cela, bien sûr, tout cela ne peut pas durer.
Le parc multiple et plein d'automne est situé près de la place aux manèges. De cet endroit infernal explosent des milliers de musiques techniques effroyables et sourdes, et des animateurs hurlent des phrases enthousiastes et en acier dans des micros, "allez allez super deux mille super allez allez encore un tour allez allez encore un peu super deux mille super", un volcan de bêtise, une catastrophe inouïe.
Naturellement toute cette infection métallique saute par-dessus les arbres et se répand dans tout le parc. Ce brouillard grumeleux descend les allées, se répand sur le fleuve, écorche tout, effraye les oiseaux, terrifie les promeneurs, super deux mille et boum et boum.
Tout alors devient en carton, tout devient faux, idiot, ratatiné, tout cet automne devient raté, idiot, énervant. Les oiseaux s'en vont se tuer. Je rentre chez moi.
Tant qu'à faire, on devrait demander aux gens. Moi j'aurais peut-être mis, s'il fallait vraiment écraser le monde de musique, l'Andante du premier concerto pour violon de Bartok, justement, automnal, changeant, triste puis chantant, tout nu dans le ciel, puis avec les décors qui tremblent, derrière. Tant qu'à faire...
22 Septembre
Pour se distraire de la mort, mes frères humains ont besoin de trucs et de choses qui occupent le temps. Je vois parfois que des humains conduisent des ouatures bizarres qui roulent très vite en rugissant du moteur. Ils vont sur des routes en rond, qu'on appelle des circuits. C'est comme un manège. Les gens vont voir ça. Tout le monde a l'air content. C'est très bizarre.
Je pense qu'il est tout à fait effrayant de voir des humains prendre les moyens pour des fins. Une ouature c'est un objet parfaitement ennuyeux, qui sert à aller d'un point à un autre. Alors faire de la ouature sur un circuit en rond, c'est absolument absurde. Parfois même, on dirait, les ouatures rugissantes montent sur les décors et les publicités et s'envolent et tombent sur les têtes des gens et tout le bastringue. Après, c'est des pleurs et des plaintes, des pimpons, c'est pas du boulot. Je préfère rester dans ma chambre.
C'est tout pareil de collectionner des timbres. Un timbre c'est un bout de papier dentu, que l'on utilise normalement pour envoyer des choses d'un endroit à l'autre. J'ai peur : un jour, peut-être, j'aurai un déclic dans la tête, et puis alors soudain je me mettrai à courir à travers toute la planète pour ramener des bouts de papiers dentus, ce qui est idiot. En plus, un papier dentu, il faut le prendre avec des pinces. Prendre des papiers dentus avec des pinces, voilà un bien curieux loisir, qui m'effraie. Pourvu que ça ne m'arrive pas.
23 Septembre
Je suis un foutu de l'écriture. Je me suis aperçu que pour faire le geste "écrire", je mimais les mains de celui qui tape à la machine. Si je commence une lettre à la main, avec un crayon (crayon crayon crayon crayon, quel drôle de mot, crayon crayon), au bout d'une page je suis fatigué, j'ai les doigts engourdis et tendus, et je les regarde comme des objets.
Si je reçois une lettre manuscrite, même écrite avec une belle encre et des chaleurs bouleversantes dedans, je me force quand même à saisir des feuilles et des crayons et tout le bazar. Et puis quand l'épuisement des doigts (digital) survient, voilà la lettre qui attend, inachevée. Alors je la plie et voilà ma réponse qui est pliée sous une pile de trucs, inutile, pas finie, pliée et, au fond, perdue. Ensuite, je suis coupable de non réponse, la lettre est pliée, et je m'en veux à moi-même, et voilà pour moi.
Dans les soirs qui arrivent, on sent bien que le monde se refroidit. L'après-midi fut ravissant, avec un ciel tout propre et des coins de soleil dans les rues. L'air froid descend de la fenêtre jusqu'à mes pieds, donc j'ai ressorti mes pantoufles, et les moustiques se figent dans les coins, bien fait. Les moustiques n'aiment pas les coulées d'air froid.
Depuis que je sais écrire à la machine avec tous mes doigts, et vite, et bien je ne peux plus écrire à la main. Depuis que j'écris avec tous mes doigts, et bien ma tête écrit avec tous les doigts de la tête, même avec ceux qui dormaient auparavant, c'est très curieux comme sensation, un peu comme d'avoir dix pieds pour courir, ce qui serait ridicule. Depuis que je sais écrire à la machine avec mes dix doigts, je ne peux plus écrire à la main, car cette main devrait écrire trop vite pour suivre la vitesse des doigts du cerveau. C'est pour ça, sans doute, que la main est fatiguée en bas de la page. C'est mystérieux.
J'ai même rencontré un jour quelqu'un qui travaillait tous les jours sur un ordinateur, et qui tapait avec deux doigts. J'ai réussi à masquer ma stupéfaction devant ce frère humain. C'est sans doute le dernier humain à être aussi idiot. C'est comme s'il avait une ouature et qu'il la poussait, sur le côté, en tenant le volant. C'est cocasse. Mais mes frères humains sont des pauvres bougres, et on fait tous ce qu'on peut.
23 Septembre, soir
Par la fenêtre ouverte, la nuit rentre par gros paquets, mais on dirait que la maison a gardé la douceur d'aujourd'hui, comme un gros violoncelle.
Aujourd'hui j'ai vu quelqu'un de vivant. C'est à cause de cette lueur, vivante, dans le regard, que je l'ai reconnu celui-là. D'habitude, les gens que je rencontre sont morts, comme de bien entendu. D'habitude, les gens que je rencontre n'ont pas bien le temps de penser parce qu'ils achètent beaucoup de choses et de machins, des trucs qu'ils ont vu dans l'appareil de télévision, ou des trucs à musique, et puis ils ont bien du travail, des soucis et des ouatures, tout le toutim, alors ils sont morts, et un petit peu méchants. Tout à l'heure j'ai rencontré quelqu'un de vivant. C'est une drôle de sensation, par contraste, parce que les autres sont morts, avec leurs regards avides et sérieux, comme des momies qui se croient plus malines que les autres. Quelqu'un de vivant, donc, ça se voit dans les yeux.
Avec quelqu'un de vivant, les petits moteurs dans ma tête commence à faire des teuf-teufs. Avec cette personne vivante, les petits moteurs dans ma tête dansent et chantent la danse des blés et du vent des montagnes, un vrai courant d'air, alors je me sens un petit peu vivant. Naturellement, je pense que quand quelqu'un de vivant ne voit pas qu'il parle à un mort, naturellement il se passe des pertes et des étincelles, des chocs, comme lorqu'on frappe de la viande morte, et alors voilà que celui qui est mort a très mal à la tête, et alors, cette personne morte a envie de tuer la personne vivante avec un marteau, ou bien, ce qui arrive le plus souvent, elle se sauve à toutes jambes, comme si elle avait le feu sous le ventre, comme on dit. Celui qui est vivant rentre chez lui avec ses pensées vivantes qui tournent comme des oiseaux, et voilà pour eux.
Avec quelqu'un de vivant, on finit toujours par parler de l'incompétence des autres, des morts. Naturellement les gens n'ont pas le temps de penser, alors l'incompétence est partout, c'est bien connu. Vous voulez des informations et on ne vous en donne pas. Vous n'en voulez pas et vous voilà inondé. On ne voit que ça, l'incompétence. Alors il faut tricher, manipuler, flatter, se bagarrer sans cesse, et puis on y arrive, tout de même. Vous voilà devant quelqu'un et voilà immédiatement que c'est quelqu'un d'incompétent. C'est toujours fâcheux, avec des efforts et tout.
Naturellement, quand je bois un café et que je discute avec un frère humain, j'ai toujours envie, d'un seul coup, de lui balancer mon café à travers la figure. C'est bien embêtant, comme envie. On ne peut tout de même pas faire ça. Me voilà donc avec cette pensée tenace, et voilà que je ne peux plus du tout écouter sérieusement le discours de cette personne. Alors cette personne continue son discours et moi, me voilà avec mon café.
C'est vrai, je n'y pensais plus, c'est vrai qu'il y a encore quelques frères humains qui regardent leur appareil de télévision, je me demande bien pourquoi. Quand j'étais petit naturellement je passais plein de temps devant l'appareil de télévision. Mais maintenant, bien sûr, il me suffit de regarder cinq minutes l'appareil de télévision pour être immédiatement épouvanté, et même, presque détruit par tout ce déversement de choses stupides. Je me figure que c'est comme si un camion poubelle balançait son chargement en tonnes noires et grasses sur mon tapis et mes pantoufles, c'est pas joli joli, et alors, j'éteins l'appareil de télévision, et toc.
24 Septembre
Voilà que, imaginons, voilà qu'une chanteuse qui s'appelle, disons, Bortch, devient très populaire. Naturellement, tous les frères humains, d'un seul coup, se mettent à avoir une envie irrépressible d'acheter le nouveau disque de Bortch. Voilà des queues innombrables partout dans le monde d'humains qui veulent à tout prix le nouveau disque de Bortch. Partout, dans les appareils de télévision, partout, dans les magazines, les radios de musiques techniques, partout, on explique que le nouveau disque de Bortch est arrivé, et alors, naturellement, comme il convient, des milliers et des milliers d'humains se précipitent dans les magasins et alors ils veulent l'écouter. Comme, naturellement, on ne peut pas faire écouter des milliards de disques de Bortch, parce que, bien évidemment, on n'a autre chose à faire qu'à faire écouter le disque de Bortch à des hordes de frères humains avec leur envie irrépressible, on leur dit que Non on peut pas l'écouter le nouveau disque de Bortch. Naturellement, quelques personnes mortes poussent des glapissements et disent que malgré tout, elle exigent de l'écouter, le nouveau disque de Bortch, alors bien sûr, comme il convient, on leur crache dans l'oeil. Ensuite c'est des pleurs et tout. Tout cela est bien fatiguant.
Alors on imagine que, s'extirpant des légions de morts qui veulent tous acheter le nouveau disque de Bortch, voilà que, fatalement, inévitablement, quelqu'un apparaît un frère humain devant moi, mort, complétement mort, bien entendu, qui me demande mon avis sur le nouveau disque de Bortch. Comme de bien entendu, je lui réponds :
- C'est qui, Bortch ?
25 Septembre
On tourne le robinet, voilà l'eau qui coule. C'est tellement extraordinaire, et plus personne n'est épaté...
Voilà une époque où des humains se mouchent dans du papier. Je suis tout à fait stupéfait que l'on accepte de se moucher dans du papier, et je me dis que bientôt ces gens là mettront des caleçons en papier, et tout ce qui s'ensuit.
Naturellement la mode un jour sera de se faire tatouer des gros points rouges et verts sur le front, et alors tout le monde se fera tatouer des gros point rouges et verts sur le front, et certains, pour se distinguer, se feront tatouer des points violets sur le front et alors ils se moqueront de ceux qui se font tatouer des gros points rouges et verts en les appelant des gros nigauds qui ne font que suivre la mode. Tout cela est bien fatiguant.
Bien entendu, dès lors qu'on ne vit que dans une chambre, tout le domaine des apparences devient parfaitement inutile et ennuyeux, et alors qu'importe les chaussures en peau de vache morte, les clous et tout le bastringue. Bien entendu, un jour la mode sera de se mettre un grand clou dans le nez, et alors tout le monde se mettra des grands clous dans le nez, et même parfois plusieurs, dans le but avoué de faire son malin et de se distinguer des autres. Mais naturellement, quand tous les autres ont des des grands clous dans le nez, tout cela devient uniforme et ennuyeux comme tout, cela fait beaucoup d'agitation pour pas grand chose.
Heureusement que j'écris tout cela tout seul, et que personne ne peut me lire. J'ai bien l'impression que tous ceux qui écoutent des musiques techniques dans des ouatures avec des clous dans le nez me trouveraient méchant et tout ce qui s'ensuit. En plus, si une de ses personnes se mouche dans du papier, alors j'aurai droit aux insultes et à des invectives de toutes sortes, ce qui est fatiguant, à la longue.
Parfois par la fenêtre je vois bien qu'il y a des avions, je me dis alors que ça existe encore. Naturellement, tout de même, il y a de quoi se demander pourquoi on peut avoir envie de monter dans un avion. C'est une idée bien étonnante, en ce qui me concerne. Quand on monte dans un avion, c'est pour aller loin, je suppose. Je me demande pourquoi on voudrait encore aller loin. Moi-même, par exemple, si je prenais l'avion pour aller loin alors à la fin je me retrouverais loin, ce qui est très embêtant, puisque je serai loin. Il n'y a rien de mieux que de rester sur place.
Naturellement, il y a encore quelques romantiques, qui veulent pousser les limites, et tout. Aller au bout de soi-même, tout expérimenter, prendre des risques, toute la panoplie de cette sorte d'abruti. Il convient d'éviter ces gens-là comme les poux, naturellement. Par exemple je pourrais aller voir un frère humain, pushing the limits, sauter d'un pont à l'élastique, puis s'écraser sur un rocher. Alors après il est mort, forcément, avec des cris et tout le drame, et moi, je rentre chez moi, dans ma chambre. Y a pas d'élastique, dans ma chambre.
Parfois je suis en contact avec un pushing the limits. Je lui dis, pour voir, tout ce que j'aime, jusqu'à ce qu'il prenne cet air que prend le héros devant le handicapé. En général il m'explique que je suis tiède (ce qui est vrai) et tout le tralala. C'est seulement après que je le regarde sauter accroché à son élastique. Ensuite c'est son enterrement, et voilà pour lui.
La vie, c'est pas comme un saucisson.
"Tout notre mal
vient de ne pouvoir être seul" La Bruyère