J'ai rencontré un jour quelqu'un qui parlait tellement doucement qu'au bout d'un quart d'heure j'étais totalement anéanti. A la fin, comme il convient de faire dans ces cas-là, je hochais la tête avec un air entendu, ayant abandonné l'idée épuisante de suivre la conversation. Naturellement, je suis parti assez vite, dans le métro. Le soleil était partout, puis je suis rentré sous terre.
Naturellement, quand quelqu'un, à l'inverse, parle trop fort, je ne cherche pas à le comprendre : c'est impossible, parce que je suis déjà parti. C'est tout de même impossible de rester à proximité de quelqu'un qui crie de cette façon. Si en plus il a une moustache, alors là c'est la fin du monde, et tout.
Moi j'aime bien les révolutionnaires. Ils font des choses subversives et des théories. Un jour, la révolution exaltante brûle leur maison et leurs enfants, et alors ils ne sont pas contents, c'est très bizarre.
Un révolutionnaire, c'est une vraie catastrophe, parce qu'il est sûr d'avoir raison avec ses théories et ses trompettes. Il passe beaucoup de temps à déranger les autres humains, une vraie calamité, un peu comme les moustiques. Un jour, quelqu'un lui met une claque. C'est bien fait.
2 Octobre
Quelqu'un qui murmure au lieu de parler, c'est peut-être justement pour ne pas déranger ses frères humains. C'est plutôt sympathique, je trouve, même si on ne comprend pas tout ce qui se dit. Je me demande ce qu'il faut faire quand on est face à un frère humain murmurant. Peut-être, dormir.
J'ai souvent vu des artistes ou alors des gens qui veulent faire leur malin dire "Ah oui, j'espère bien que je dérange". Il veulent, je pense, choquer le frère humain. Ceux qui ne sont pas choqués s'endorment, et ronflent, à cause du lieu commun de l'agitation choquante. Voilà soudain que vous vous trouvez en compagnie d'une tête de castor qui veut vous choquer, ce qui naturellement n'est pas à sa portée. Vous vous sauvez à toutes jambes, pour aller manger de la soupe, et lui croit qu'il vous a choqué, ce qui est assez réjouissant. Quel avantage en tire-t-il ? Je ne comprends pas tout.
Ceux qui sont choqués se mettent en rage, ils achètent un couteau de cuisine et vont tailler des steaks dans les joues de celui qui les a choqué. A la fin tout le monde se plaint et va en prison, et voilà pour eux. Cela prouve bien que toute cette agitation choquante n'est que du pipi de coccinelle et tout ce qui s'ensuit. "J'espère bien que je dérange", voilà bien une phrase mortelle. Moi, j'espère bien que je ne dérange personne. Personne.
Enfin, il faut bien s'agiter un peu, sinon on s'ennuie. Si tout le monde s'agitait en pensant bien à ne déranger personne, la vie ça serait comme un saucisson.
3 Octobre
Je suis un imposteur. Si j'étais un vrai otaku, je ne sortirais plus, je ne parlerais plus jamais, à personne, personne, et je commanderais du chocolat sur le réseau, et du papier toilette, et des boîtes de conserve, et des pommes-de-terre. On me livrerait tout ça sur le pas de ma porte. Et quand le livreur serait parti je pourrais ouvrir la porte et à moi le chocolat.
Si j'étais un vrai otaku je ne parlerais plus du tout à mes frères humains, pas un mot. Je suis sûr que plein de gens trouvent ça affreux, comme idée, mais moi, enfin, je serais bien tranquille. Plus personne à qui parler. Je ne verrais plus, non plus, les humains avec les clous dans le nez ou les oreilles, et plus de ouatures, non plus. Pratique. Dans ma chambre.
Si j'étais un vrai otaku je ne verrais plus personne et je serais donc bien tranquille. Je me demande, tout de même, si mes cordes vocales fonctionneraient encore, après tout ce silence. Peut-être, si j'étais un vrai otaku, peut-être que mes cordes vocales disparaîtraient, tout simplement, disparaîtraient. C'est un peu embêtant, parce que si un jour je dois sortir, tout de même, pour une raison ou pour une autre, et bien, je ne pourrai plus du tout me faire entendre, avec mes cordes vocales foutues, et, tout compte fait, inutiles.
Les cordes vocales, tout de même, c'est peut-être bien de les garder en bon état. Il faudrait peut-être que je m'entraîne, dans mon bain, que je chante des airs anciens, ou que je récite du Montaigne. Les cordes vocales, si on ne s'en sert pas, elles se fanent, je suppose, elles deviennent comme des vieux élastiques, et alors, lorsqu'on se retrouve devant un frère humain - si un ordinateur me tombe sur le pied, il faudra tout de même que j'aille voir un médecin - on essaye d'expliquer ce qui est arrivé à ce pied-là, et alors on se retrouve en train de croasser, quelque chose comme ça, ce qui est embarrassant.
Si je ne vois plus personne, c'est peut-être comme si je me mettais en prison, mais sans les prisonniers, autour. Dans les prisons, on n'est pas tout seul. Ce serait donc comme si j'étais en prison, mais tranquille, ce qui est merveilleux. Sauf pour les cordes vocales. Tout ça est très compliqué.
5 Octobre
Comme le ciel est devenu gris, je me suis enrhumé, naturellement, comme tout le monde. Je me suis rendu à la pharmacie, où j'ai posé ma question. La demoiselle a eu l'air littéralement excédée par mon intrusion questionneuse. Elle devait probablement être derrière, dans les réserves, comme on dit, tranquille, en train de préparer des trucs de pharmacienne. Il y a de quoi, c'est vrai, être excédé par une intrusion questionneuse, alors qu'on est tranquille avec soi-même en train de préparer des choses, dans une solitude bienvenue. J'ai donc ressenti une sorte de tendresse interne pour cette jeune pharmacienne excédée. Elle m'a donné mon médicament inutile contre le rhume et je m'en suis allé, et voilà pour moi.
Il est tout à fait insupportable qu'à notre époque, où l'on fabrique des ouatures de course, que les ingénieurs scientifiques n'aient pas encore trouvé le remède idéal et absolu contre le rhume. Je suppose qu'on devrait cracher dans l'oeil de tous ces ingénieurs scientifiques incompétents, tous autant qu'ils sont, comme on dit. En attendant, j'éternue et je mouche.
Naturellement, le dernier métier à faire est un métier où l'on a à rentrer en contact avec des clients. Ces gens-là sont naturellement infernaux et idiots, ce qui est compatible. Moi-même, hier, à la pharmacie, je suis devenu instantanément un infernal idiot, un client enrhumé et dérangeant, qui crée de la rage à l'intérieur de la tête de cette vendeuse-là.
Naturellement, travailler partout sauf avec des clients. Naturellement, fuir absolument toute sorte de relation avec des clients, qui sont forcément les plus pénibles et les plus bêtes. Si on trouvait des médicaments sur le réseau, j'aurais fait une livraison de médicaments, comme il conviendrait, afin de ne déranger personne.
Celui qui rentre dans un magasin devient immédiatement un sombre idiot de client, qui dérange tout et tout le monde, et pose les questions les plus idiotes. Il y a même, paraît-il, de magnifiques ahuris qui ont des exigences, ce qui est une façon de faire la guerre aux autres, au lieu de les laisser tranquilles, ce qui est un peu comme torturer une belette attachée, avec un cutter, ce qui est méchant, et immoral. Naturellement, si jamais je deviens un client idiot et exigeant, je risque de tomber dans une trappe, dans les douves du magasin, et je me retrouverai enfermé pourrissant avec d'autres imbéciles de clients exigeants. C'est une sorte d'enfer, je trouve.
7 Octobre
Dans le deuxième mouvement de la Symphonie de Psaumes, de Stravinsky, il y a cette fugue, où un hautbois chante bizarrement comme à la lune morte, avec des flûtes traversières. Ensuite, les voix arrivent, mais on est toujours dans une sorte de nuit. Ces choeurs se refusent, on dirait, à vouloir apaiser cette nuit. Les parties d'orchestre font des traits verticaux et obliques. Pas de voûtes, et tout est compliqué, doucement compliqué. C'est tendu, la Symphonie de Psaumes...
Pour les nuits grises, je préfère le Concerto pour Orchestre de Bartok. Chaque trait mélodique, lent, magnifique, noir, chaque serpent noir s'enfonce dans une nuit palpable. Ça fait un bien fou.
14 Octobre
Quand j'écoute un peu les humains qui travaillent avec d'autres humains, je suis tout à fait désolé, et même, accablé. J'entends des histoires de trahisons, de méchanceté et surtout, d'incompétence. Les frères humains qui travaillent avec vous sont, ou des traîtres, ou des méchants, ou des incompétents. Si vous travaillez avec d'autres humains, préparez-vous à des traîtrises en chaîne, à des coups mortels, et à des catastrophes. Naturellement, tout le monde sait que l'incompétence mène aux pires catastrophes et aux pires calamités. Et bien sûr, nous sommes tous entourés par d'effrayants crétins incompétents.
Si je suis trop accablé je me mets forcément à exploser soudain, et j'explique à ces pauvres frères humains, avec une sorte de rage, qu'ils n'ont qu'à travailler tout seul, cette bande d'idiots. Tout seul, personne ne peut me trahir, et tout seul, je ne suis pas confronté à l'épouvantable incompétence généralisée. Tout seul, je suis peut-être incompétent, et si je me prends un marteau sur la tête, je n'ai qu'à m'en prendre à moi-même. Moi et ma bosse, ensuite, on est piteux.
Dans les rues, on tombe toujours sur une barrière défoncée, ou quelque chose de semblable, tordu, ravagé. C'est tout le temps une ouature dont le conducteur a perdu le contrôle, et ensuite il est en mille morceaux, et avec des coutures sur le visage. Naturellement, tous ces conducteurs de ouatures ne savent absolument pas qu'ils sont incompétents, et donc ils roulent avec cette vitesse-là, avec la tête habituelle qu'ils ont, crispée et le regard vide. Ensuite ils s'enroulent autour d'un arbre et voilà pour eux. Si ces frères humains savaient un peu ce qu'ils valent, au lieu de faire le malin, au lieu de rouler dans leur ouature, s'ils savaient un tout petit peu ce qu'ils valent, et bien ils rouleraient comme il convient, et alors, plus d'accident. Mais cela contradierait Darwin, c'est calamiteux. Pauvres frères humains !
De toute façon, moi, j'ai pas de ouature. Et mon marteau, je ne vois pas comment il me tomberait sur la tête. Non mais.
16 Octobre
D'un seul coup me voilà dans cet univers automnal et hivernal, et le ciel est tout gonflé de froid. Cet air humide descend sous les chandails, il faut se méfier. Moi, je reste dans ma chambre. Parfois je me tiens près du radiateur, comme une sorte de chat otaku, c'est tout à fait délicieux. Il semblerait pourtant que des tas de gens se tiennent dehors, et ce tout à fait volontairement, avec des têtes de gens qui se plaignent du froid, c'est pas possible.
L'hiver, c'est tout à fait convenable. Comme il fait froid et noir, dehors, et bien, à l'intérieur, je me sens à l'abri, et en quelque sorte blotti, ce qui est délectable. Comme il fait froid dehors, et bien je reste dedans. Je suis parfois horriblement logique.
Il y a tous ces pauvres gens qui n'ont pas de toit au-dessus de leur tête, pauvres frères humains, accablés, qui doivent ne pas comprendre leurs congénères qui ont un toit et ne sont pas en dessous de leur toit.
19 Octobre
Quand on est fatigué on se retrouve avec le voile de la fatigue sur la figure, on a plus qu'à se frotter les yeux, et le voile de la fatigue s'en va un peu, comme des toiles d'araignées...
Quand tout va bien et que la bruine tombe sur le monde, tiède, innocente, je me demande toujours si la catastrophe ne va tout de même pas arriver. Voici que tout est en harmonie, que le ciel est doux et gris comme un édredon, voilà que vous êtes tranquille, et alors vous vous mettez à regarder tout ça en vous demandant si tout ne va pas s'écrouler, ou quelque chose d'approchant.
21 Octobre
Tous ces frères humains que je rencontre, un par un, au fur et à mesure, comme on dit, tous ces frères humains, pris un par un, sont tout bonnement innocents et de pauvres bougres, tous mes frères humains sont de pauvres bougres innocents, perdus, tous perdus, et faisant ce qu'ils peuvent, se débattant comme des mouches dans une salle-de-bains.
Il suffit de penser celui-là est un pauvre bougre, et voilà que vous ne pouvez plus détester ce bonhomme qui chante des âneries dans un micro et pense que c'est important. Il suffit de penser celui-là est un pauvre bougre, et voilà que vous ne pouvez plus rire de l'effroyable bêtise de celui qui pense qu'il a raison et un autre, tort.
Parfois, et même je dirais la plupart du temps, et bien il m'est tout bonnement impossible d'appliquer ce précepte qui est certainement idiot, et tout à coup tout cela vole en éclats et cet autre humain ne devient plus un pauvre bougre mais un sombre abruti, aussi bête qu'une passoire sans trous, je deviens enragé et tout à fait stupéfait de la bêtise rocambolesque et emphatique de celui-là, et alors je l'envoie au diable, et voilà pour lui. Ensuite je suis accablé.
Tout cela est accablant en effet, c'est pourquoi je reste dans ma chambre, pour éviter les confrontations mortelles. Il n'y a pas de micro dans ma chambre, et si je suis trop enragé je reste avec un concerto pour piano de Bartok, cette musique fatiguante et suante et rocailleuse, cette musique haletée et transparente, de fer et de vent, de choses douces et cassées. Je reste tout seul avec mon Bartok et voilà que l'accablement se dilue dans les notes noires...
Tous mes frères humains sont des pauvres bougres innocents. Mais parfois il m'arrive de rencontrer un humain effrayant et mortel, calme et idiot, de cette idiotie sereine et floue, qui permet de torturer quiconque avec des objets de fer, ou de lâcher un chien tueur sur un enfant.
Tous mes frères humains sont des pauvres bougres innocents. Mais parfois je détecte un de ces regards et alors il ne m'est plus permis de rigoler et de faire le malin. Il faut fuir immédiatement, comme il convient, et mettre le plus d'espace entre moi et cette source effroyable de bêtise.
C'est dans le regard naturellement que l'on peut détecter cette bêtise tueuse et maligne, un regard absent, et qui ne se fixe jamais. Le regard de ceux, bien sûr, qui cherchent sans cesse un moyen de distraction. C'est un peu le regard qu'attrapent les enfants qui ne parviennent jamais à se concentrer. Une sorte de vide fatiguant et léger, un vide noir, flottant, mortel. Il convient de ne pas même échanger un seul mot avec ce regard vide, mais plutôt de se sauver à toutes jambes, comme si on avait le feu sous le ventre.
Je vois un regard vide comme celui-là, et je me lève de ma chaise et je suis parti. Je vois un regard vide comme celui-là et je me dis que ce n'est pas un pauvre bougre innocent, mais plutôt une sorte de morceau de diable, et que le meurtre et la bêtise ne sont pas loin, c'est pourquoi je suis déjà en train de courir.
Parfois je rencontre un morceau de diable et alors j'ai disparu. Parfois je rencontre un morceau de diable et alors je m'attends à une catastrophe, ou à un mur de haine et de bêtise, ce qui tout de même effrayant.
22 Octobre
Destruction des objets.
Fatalement, comme si c'était fait exprès, quand je ne suis pas confronté à une personne fatiguante, quand je suis tranquille, tout seul, tranquille et absolument pas en présence d'un idiot, ce qui est rare, quand je suis tranquille et seul et pas du tout en présence d'un individu idiot et fatiguant, voilà alors, comme si c'était fait exprès, voilà que je suis confronté à un objet récalcitrant, coincé ou inopérant, ce qui, en fait, est mortel.
Naturellement, comme il se doit, la colère apparaît comme une fleur. L'objet récalcitrant apparaît, et voilà en même temps la rage qui apparaît. Comme il convient, je me donne la force de pousser l'objet jusqu'au bout, de plus en plus fort, et, naturellement, cela reste coincé. Comme toujours, et je dirais même, à chaque fois, plus j'ai un besoin de cet objet-là, et plus celui-ci est coincé et ne fonctionne en fait absolument pas.
Bien entendu, presque toujours, cet état de fait, comme on dit, cet état de fait aboutit à la destruction absolue et irréversible de celui-ci, purement et simplement, comme on dit.
Seul, je suis devant un objet qui coince et alors je sens l'énervement et alors à la fin, tout est détruit.
Naturellement, il apparaît qu'il serait plus profitable pour tout le monde que je reste de marbre, et zen, et tranquille. Naturellement, il serait mieux que je reste dans le monde tranquille de l'action réfléchie et juste, comme il conviendrait. Naturellement, l'objet résiste, et il faudrait analyser tout cela et s'en sortir dans le calme, ou tout laisser tomber et aller manger de la soupe à la crème, aimablement.
Naturellement, il faudrait rester tranquille et réfléchir comme il convient. Mais, tout aussi naturellement, cela est trop fort pour moi. Naturellement cela est impossible, tout à fait impossible, et à la fin l'objet cède ou est détruit, explosé, et en définitive, cassé.
Naturellement il faudrait garder son calme et naturellement c'est impossible, parce que je ne suis pas un moine zen. Un moine, certainement, confronté à l'idiotie inerte de l'objet résistant, regarderait ce robinet avec joie et chaleur, et pendant que moi je démolis le robinet avec un marteau et une haine absolue du robinet, voilà que le moine est parti se laver dans la rivière. De toute façon, il n'y a pas de rivière, dans ma chambre.
23 Octobre
J'aimerais habiter parfois dans un pays de neige. Je me réveille le matin avec un diamant dans la main, une pierre précieuse, et voilà qu'il neige. Voilà que vous vous réveillez un matin et que la neige est là. Voilà que dehors le froid est déjà là, dehors, scintillant. En quelque sorte, je serais un peu encore endormi mais réveillé émerveillé. Se lever pour mettre du Bach, dégager les rideaux pour voir la blancheur et ce qui tombe dans le silence, et retourner dans la chaleur du lit.
Malgré tout, la plupart du temps, les objets sont des objets amicaux, de la chaise à la baignoire, du stylo plume au radiateur, tous, ce sont des objets amicaux, et il n'est pas besoin de les forcer ni de les détruire. Ils sont simplement là et souvent, voilà que je suis heureux grâce à un objet. Voilà que je prends un bain à la lumière d'une bougie, au chaud, tandis que dehors la neige tombe avec ce silence particulier de la neige. Le silence particulier de la neige. Naturellement, cela ne dure pas, à cause d'une ouature, de l'appareil de télévision du voisin ou une catastrophe du même genre.
Avec ce silence particulier de la neige, il convient de chuchoter, naturellement. Bien entendu, si la neige recouvrait le monde, et bien voilà que le monde deviendrait silencieux. Voilà une ère glaciaire qui se prépare et aussitôt voilà que le monde vit une ère silencieuse, en quelque sorte. La neige et la qualité de son silence, et tout le monde n'aurait plus qu'à se calmer un peu. Naturellement, tout cela ne peut être qu'imaginé.
Parfois, la pierre précieuse est si précieuse qu'on a besoin de la protéger, et puis sans doute de la regarder, de la mettre dans sa main, de la toucher avec ses doigts, pour la sentir vibrer, avec la vie du cristal. Quand cette sorte d'émotion arrive, voilà que j'ai envie de rentrer à l'intérieur de la pierre précieuse et d'être, en quelque sorte, à l'intérieur du cristal, ce qui doit être une sorte de joie, comme le beau temps, ou la soupe à la crème.
Mais non non non. La neige ne tombe pas. Le ciel a décidé d'être indécis. Il jette des paquets d'air froid dans les rues. Pas de neige. Où est-elle ?
Le soir la neige ne tombe pas, c'est trop tôt, c'est trop tôt. Les cristaux ne sont pas encore pour maintenant. C'est le soir et dehors il y a encore des bourrasques d'automne. Le soir la neige ne tombe pas, pas de cristaux, pas encore de cristaux, c'est trop tôt, trop tôt, bien que cela, je l'avoue, m'obsède. C'est trop tôt, c'est encore l'automne. Le cristal n'est qu'imaginé, et le radiateur crépite. Voilà que j'imagine le cristal dans ma main et la neige partout, silencieuse, et voilà que la neige ne tombe absolument pas, et que, par conséquent, il n'y a ici aucune présence cristalline. Voilà que vous pouvez rêver quelque chose de complet et alors voilà que la vie vous montre que tout cela n'est que rêve et que, pas de neige, pas de cristaux. Voilà que vous souhaitez quelque chose, et donc, naturellement, voilà que cette chose n'est absolument pas possible...
25 Octobre
Il y a toujours un moment désastreux et fatiguant où l'on rencontre quelqu'un qui se dit anticonformiste. L'anticonformiste se dit anticonformiste en bombant le torse, en quelque sorte, parce que l'anticonformiste tire toujours quelque fierté à être anticonformiste. L'anticonformiste se dit anticonformiste, et il se sent le plus malin, parce que justement, lui, il est anticonformiste, et, par conséquent, différent de tous les autres.
Voilà un anticonformiste, et je suis déjà fatigué. Il n'y a plus qu'à s'en aller. Il me semble inutile d'expliquer à un anticonformiste qu'il est anticonformiste pour rien (parce que, n'est-ce pas, le monde entier se moque éperdument, comme on dit, de cet anticonformiste-là), car chacun a bien le droit de penser comme il veut. Dans ce cas, je m'en vais, et m'éloigne de cette bêtise vivante.
La bêtise de l'anticonformiste est massive, un peu de la taille d'un gros camion. Etre anticonformiste, me semble-t-il, c'est encore se préoccuper du regard des autres sur soi, ce qui est parfaitement idiot, et est en plus une magnifique perte de temps. Moi-même, je ne suis ni conformiste ni anticonformiste, parce que, naturellement, je me moque bien de ce que peut penser de moi mon voisin, qui est une voisine.
Voilà l'anticonformiste et immédiatement c'est un adolescent révolté qui veut être vu différemment. Tout cela est fatiguant, puisque, comme de bien entendu, l'anticonformiste cherche tout le temps à être approuvé pour son anticonformisme.
Voici un anticonformiste et je lui crache dans l'oeil. Voici un anticonformiste et montrez-lui son caca de cerveau. Voici un anticonformiste et sortez-le de son cadre. Voici un anticonformiste musical, qui dit "cette musique n'est pas commerciale elle est bizarre personne ne l'aime mais moi si, parce que je suis anticonformiste" et je lui réponds que je n'aime pas la musique. Dans ce cas je me transforme en bonhomme encore plus anticonformiste que l'anticonformiste, qui devient une sorte d'anticonformiste de base, conformiste, en fin de compte. L'âne anticonformiste se transforme en âne conformiste, ce qui est réjouissant. Ensuite, il pleure, c'est bien fait.
Voici un prétendu anticonformiste et je lui crache dans l'oeil. Voici un anticonformiste et immédiatement il répand l'ennui autour de lui, avec son torse bombé. Naturellement, comme il convient, je me mets immédiatement à sortir tout ce caca du cadre, et à placer l'anticonformiste dans le groupe des dizaines de milliers d'anticonformistes prétendus qui pensent et agissent exactement comme lui. Cela est sans doute une forme de cruauté, car l'anticonformisme de l'anticonformiste, soudain, n'a absolument plus aucune raison d'être, et alors tout devient ridicule et idiot, et alors l'anticonformiste se transforme instantanément en âne. C'est bien fait.
Voici un prétendu anticonformiste, qui me dit qu'il est plus malin que tout le monde et alors je lui dis que moi, au contraire, je suis conformiste. Ensuite je m'amuse à regarder la lumière qui brille dans les yeux de cet idiot. Ensuite il se moque de moi, gentiment, puis s'en va, le torse bombé, en frétillant, en quelque sorte. Il est parfaitement délicieux, selon moi, d'être pris pour un conformiste par un conformiste. L'essentiel, c'est d'être heureux. Pauvres frères humains !
28 octobre
Parfois, il faut bien sortir. Parfois il faut tout de même sortir de ma chambre pour faire une démarche ou deux. Il faut naturellement choisir un matin où je suis tout de même disposé à rencontrer quelques-uns de mes frères humains. Voilà donc un matin glacé, avec un bon vent frais qui pince les joues. Le ciel est si bleu que c'est impossible. Le soleil a l'air de se croire dans un dessin animé et il brille bien comme il faut, déposant des lumières dans tous les coins de rues.
Sous le ciel bleu et froid, je n'attends plus que les cloches qui sonnent. Naturellement, il convient, dans ces circonstances, il convient d'essayer de dessiner un sourire sur la tête de tous les gens que je croise. Il convient de distribuer des bons mots à la préposée des postes, ou à la caissière. Ainsi tout le monde sourit et c'est pas mal. Bien entendu, à la fin, il y a toujours quelqu'un d'indéridable qui me regarde comme si j'étais une sorte de castor souriant, et alors tout est gâché.
Voilà qu'apparaît l'indéridable, et alors aussitôt les sourires deviennent des rangées de dents. Voilà qu'apparaît l'indéridable, et alors les sourires de partout deviennent des rangées de dents de partout, c'est pas drôle.
Sous le ciel bleu et froid on s'attend à ce que tonnent les cloches et les anges heureux du ciel, alors on a tous les pouvoirs pour faire sourire un ou deux de nos frères humains. Sous les arcades il y a toujours un bon mot pour faire sourire la dame et son bébé, et après on marche d'un bon pas. Voilà le soleil d'hiver qui pince les joues et on se demande comment on peut parfois fuir les frères humains en toutes circonstances. Voilà tout ce ciel bleu et soudain, naturellement, voilà que l'on vous fait un croc-en-jambe, et aussitôt tout est par terre, et détruit. Voilà que vous avez des oeufs dans votre panier et alors une ouature surgit et fait ses cris de klaxon haineusement et renverse le panier et brise, pour le coup, tous les oeufs, et tout le tralala.
J'aurai dû rester dans ma chambre. Naturellement dans le futur j'enverrai mon robot faire tout cela. Il ira voir des autres robots, se fera klaxonner par une voiture robot et tout le toutim, et moi, pendant ce temps-là, je mangerai de la soupe à la crème.
29 octobre
Fatalement, un jour ou l'autre, voilà que se présente dans ma face un pauvre bougre de frère humain, l'oeil fiévreux, l'air malade, un pauvre âne qui agite ses vieilles chaussures devant mon nez et me dit : "Moi, j'ai une vie moins ordinaire".
Il y a toujours des pauvres bougres qui veulent une vie moins ordinaire, et sans doute, par conséquent, plus palpitante et plus pimpante, avec des fanfreluches et des aventures. Ces gens-là pensent toujours que l'intensité de leurs sentiments provient de l'extérieur, des événements intéressants et tout le folklore habituel.
Naturellement, ce bougre-là est insupportable, et au bout d'un moment sa femme le quitte, une bonne fois pour toute, comme on dit, la voilà débarrassée, et lui, le voilà seul, tout souffrant, persuadé que la souffrance c'est de la faute de l'autre. Ce pauvre bougre d'aventurier de la vie, qui veut une vie moins ordinaire, cet âne impeccable, ce pauvre bougre pense que la souffrance amoureuse provient d'un immense réservoir extérieur de souffrance amoureuse et qu'elle rentre en lui par l'oreille, et, d'un seul coup le fait souffrir et souffrir, alors il pleure et voilà pour lui. C'est la vie intense, la passion et tout.
Voilà des légions de pauvre ânes qui souffrent, c'est la vie intense, et ne se rendent absolument pas compte que c'est leur cerveau tout à fait normal qui fabrique la souffrance amoureuse. Après on pleure, etc.
Voilà un pauvre idiot sur une barque sur les Chutes du Zambèze et qui est tout exalté. Tout content de lui, il est naturellement persuadé que les Chutes du Zambèze sont un immense réservoir d'intensité, et que voilà toute l'intensité de la vie qui fonce vers lui et rentre dans son oreille, et alors le voilà tout intense et pimpant, en somme, avec la vie moins ordinaire et très intéressante. Voilà notre pauvre bougre tout passionné sur sa barque, et qui ne sait absolument pas, en fait, que les Chutes du Zambèze sont là et c'est tout, et que c'est lui, tout seul, dans son petit cerveau, qui fabrique la soi-disant intensité de la vie.
Voilà que l'on vous insulte et qu'on vous appelle une sale mouche et alors vous pensez que la colère rentre dans votre oreille et tout le bazar, alors que seul le son sale mouche entre dans l'oreille, et aussitôt le cerveau décode le son, en fait un mot, et du coup s'agite et fabrique la colère : vous voilà tout colérique, c'est pas joli joli, et vous mettez une claque à celui qui vous a appelé ainsi, et voilà pour lui. Si vous étiez si malin, de toute façon, vous seriez de toute façon déjà parti.
Voilà que se présente dans ma face un pauvre bougre de frère humain avec sa vie moins ordinaire, alors je lui explique que j'ai imaginé les Chutes du Zambèze, et que j'ai fabriqué, et en fin de compte ressenti exactement la même intensité que lui, sauf que moi je suis resté dans ma chambre. Et en plus, j'ai gardé mes pantoufles.
Dans le futur voilà soudain que la mode c'est de se balader en scaphandrier. Naturellement, tous les pauvres bougres de têtes de castor se précipitent pour acheter des scaphandriers intéressants, et les voilà qui déambulent, tous, avec leur scaphandrier. Je pourrais frapper au hublot, alors le hublot s'ouvrirait sur un oeil méprisant (parce que moi je ne porte pas de scaphandrier, et, en quelque sorte, je suis out, et conformiste), dans lequel je cracherais gentiment. Ou bien : je frappe au hublot, toc toc, et j'explique au frère humain qui vit à l'intérieur que, s'il voulait, il pourrait essayer de fabriquer dans son cerveau le même sentiment de fierté d'avoir un scaphandrier, mais sans scaphandrier du tout. Ah ah ah ! C'est diabolique, en somme ! Le voilà tout bête, celui-là ! C'est bien fait.
Le plus embêtant, tout de même, c'est le décor. Naturellement, sur les Chutes du Zambèze, on a la forêt et les sales mouches de partout, ce qui n'est pas dans le livre sur les Chutes du Zambèze, tout de même. Voici donc qu'avec mon livre sur les Chutes du Zambèze, je ressens la même intensité et tout le bastringue, mais je n'ai tout de même pas le décor. Peut-être qu'il faut tout de même aller sur les Chutes du Zambèze pour voir l'eau furieuse et les nuages sauvages par dessus. La vie c'est bien compliqué.
30 octobre
Dans ma boîte aux lettres j'ai reçu une enveloppe avec un courrier publicitaire. Je l'ai ouverte, pour rire, et suis tombé sur une publicité pour une assurance sur les voyages, ou quelque chose d'aussi stupide. La lettre commence par l'expression : "Dear Frequent Traveller...". Ces gens-là sont tout de même insupportables et idiots. Voilà une entreprise qui paie des gens pour envoyer des "Dear Frequent Traveller" partout dans le monde à des gens qui ne voyagent absolument jamais, jamais, jamais. Voilà des gens qui font des rédactions et de la mise en page et tout le tralala, et envoient tout ça à des millions d'habitants terriens qui ne voyagent absolument jamais, et tout cela finit dans la poubelle, comme il convient, ou pour emballer des pommes-de-terre.
Plus loin, dans cette espèce de style flatteur idiot, habituel chez les publicitaires incompétents, on me signale que je suis un "member of the business community", ce qui est hilarant. Voilà que je suis dans ma chambre et que je mange du fromage et soudain me voilà un "member of the business community". Je suis sur mon lit avec des couvertures, comme il convient l'hiver, et avec du chocolat et des journaux, et soudain me voilà un "member of the business community". Tout cela est stupéfiant, et, en réalité, un gâchis mortel.
Naturellement, je suppose que je suis dans un fichier, quelque part, un fichier publicitaire complétement à côté de la plaque, comme il convient de dire, dans un fichier publicitaire réalisé par un âne incompétent, et voilà que je suis un "member of the business community". C'est pourquoi je reçois régulièrement des publicités pour m'acheter une grosse ouature allemande très puissante, ce qui est une sorte de cauchemar. Si j'avais le temps pour ce genre de choses, je renverrais trois kilos de caca de girafe dans un colis vengeur à tous ces gens-là. Mais j'ai naturellement autre chose à faire (comme par exemple éplucher des pommes-de-terre), et, de plus, je n'ai pas de girafe, dans ma chambre.
31 octobre
Le matin le soleil oblique s'allonge et réchauffe les rues froides, partout les yeux papillonnent. Le soir, le froid coule sur la ville, qui s'allume. Les demoiselles se blottissent dans leurs manteaux et ressemblent à des princesses.
Comme c'est Halloween on est venu sonner à ma porte en disant dans l'interphone "C'est Halloween il FAUT donner des bonbons". Naturellement, c'est Halloween, et il ne faut rien du tout. C'est Halloween et il faut penser à autre chose qu'à des citrouilles, qui sont particulièrement ennuyeuses aujourd'hui. C'est Halloween, et je dors.
1er novembre
Quand on est au collège, voilà le professeur de sport qui arrive comme un canon et fait courir tout le monde autour du stade ennuyeux, dans les brumes d'automne en aboyant. Voilà le professeur de sport et il fait froid. Voilà le professeur de sport, aboyant, et on est gelés, tout en courant. Ensuite c'est le rhume et tout ce qui s'ensuit.
Vous êtes un enfant et tous les adultes vous tombent dessus avec des autorités stupides et on ne peut rien faire. Vous êtes un enfant et vous avez envie de discuter de cinéma avec les copains, assis sur les gros radiateurs, et alors déboule le professeur de sport aboyant et vous voilà gelé dans l'ennui et courant accablé autour d'une pelouse idiote. Vous êtes un enfant et à aucun moment vous ne songez à vous révolter. Vous êtes un enfant, et voilà toutes ces choses mortelles et incompréhensibles qui vous tombent sur la tête, comme la foudre. Ensuite vous êtes une sorte d'adulte et, naturellement, vous ne courez absolument plus jamais, et la vision de frères humains courants vous plonge dans une absolue stupéfaction.
Comme des morceaux d'hivers sont tombés ce dimanche, les feuilles des arbres sont tombées d'un seul coup, encore vertes pour la plupart, et la nature ne doit plus rien comprendre. Tout le parc est plongé dans cette sorte de brume douce et froide, qui sent la fumée. Il y a des gens qui courent, partout, comme des pantins à élastique.
Naturellement, lorqu'on revient d'une matinée de course et qu'on revient chez soi, on peut s'asseoir sur le radiateur et enfin se réchauffer. Ensuite il s'agit de se glisser dans un bain ou un fauteuil, et voilà que surgit le bien-être que l'on ressent après toutes les activités agitantes. Ce bien-être qui vous transforme en friandise molle et, tout compte fait, en une sorte de tas de viande anéanti. Cet état nauséeux et doux, on le ressent fatalement après toutes sortes d'activités agitantes. Je cours avec mon short et ensuite je suis dans mon fauteuil comme un coq dont on a coupé la vilaine tête. Je cours, tout trempé et soufflant dans le brouillard et après c'est la pneumonie, ou le bien-être extraordinairement bête, et mon cerveau est devenu un sac tiède de vomi bienheureux.
Ensuite il n'y a plus qu'à passer l'après-midi devant l'appareil de télévision ou manger du rôti avec d'autres humains, ou toute autre activité qui convient à l'absence totale d'idée qui survient naturellement après avoir dépensé tout son énergie des dimanches à courir comme un dératé. Ou alors, naturellement, c'est la crise cardiaque et tout le bazar.
Mais je n'ai ni envie de courir, ni envie d'aller dans la campagne tirer au fusil de chasse sur Bernard le canard ou Pinpin le lapin, je reste dans ma chambre.
2 novembre
La pluie tombe en rigolant sur les parapluies qui courent, les rues brillent, il y a du monde : c'est la nuit.
Quand je vais au cinéma, je me mets au troisième rang, comme il convient de faire, et je savoure à l'avance, devant le grand rideau, le plaisir cinématographique. Quand je vais au cinéma je suis tranquille, et tout compte fait, un homme heureux. Dans ces parages, il n'y a personne, naturellement. Dans le premier tiers de la salle, je suis tout seul. Dans le deuxième tiers de la salle, il y a une poignée d'humains, des frères humains pas trop loin. Dans le fond, je vois quatre cent soixante quatorze personnes. Elles se terrent, me semble-t-il, loin de l'écran. Je suppose que toutes ces personnes ont peur, ou quelque chose comme ça, ou qu'elles sont incommodées par l'image. Ces personnes-là sont LOIN de l'image cinématographique, et alors, ce qu'elles voient ressemble naturellement à un écran d'appareil de télévision. C'est très compliqué, de comprendre mes frères humains. En attendant, je suis bien tranquille.
Bien sûr, au cinéma, se mettre devant et en avoir plein la vue. Bien sûr, aller au cinéma et être envahi par l'image. Bien sûr, au cinéma, se perdre, et ne plus voir que l'image géante...
Dans cet endroit de la salle, je suis bien tranquille, et tout. Il ne me manque plus que mes pantoufles. Il faudrait peut-être que je prenne mes pantoufles, dans un sac, pour pouvoir les avoir aux pieds pendant la scéance, et alors, c'est le bonheur cinématographique en pantoufles.
Bien sûr, je peux m'attendre, dans un endroit où vont et viennent autant de frères humains, à de nombreuses catastrophes mortelles. Naturellement, plus le film est intéressant, et plus la chance d'avoir un croqueur de pop-corn dans les parages est grande. Et si j'ai affaire à un chef-d'oeuvre, et bien ce croqueur-là est juste à côté de moi, et alors, il a un appareil téléphonique portable, bip-bip-bip et tout ce qui s'ensuit. En général, il est enrhumé, et alors c'est le solo de trompette pendant toute la scéance, et moi, je suis accablé.
Il faudrait toujours que je possède dans mon sac (mon sac pour le cinéma), des accessoires indispensables pour le cinéma. D'abord, mes pantoufles, bien sûr. Ensuite, un échantillon d'eau de Javel, pour verser dans le pop-corn infini du mangeur de pop-corn, et puis bien entendu, un destructeur immédiat d'appareil téléphonique portable, lui-même parfaitement silencieux, comme il convient.
Comme je n'ai pas ce genre d'accessoire, je ne vais tout compte fait plus du tout au cinéma, je reste dans ma chambre. J'attends, néanmoins, le futur, et je possèderai un écran actif vidéo géant, sur tout un mur, et voilà pour moi.
7 novembre
Voilà qu'il pleut doucement et que l'air est doux, c'est tout à fait délicieux. Quand je rentre chez moi, dans ma chambre, personne. J'entends les gouttes sur les fenêtres, avec cette pénombre à l'intérieur, l'intérieur sombre et silencieux de ma chambre quand il pleut dehors.
Quand il pleut je marche en ville j'entends les ouatures hargneuses avec leurs pneus qui font sshh sur le goudron. Il pleut et on ne peut pas traverser à cause des ouatures. Les gens dans les ouatures, à l'abri, regardent les piétons tristes qui attendent sous la pluie. Quand il pleut la ville est bruyante, tandis qu'à la campagne je peux marcher sur la route entre les champs qui fument et la haie, protectrice, avec toutes ses gouttes. Quand il pleut les feuilles tout du long de la haie crépitent doucement comme des brindilles, et sous le gris du ciel j'apprécie cette qualité de l'air, entre le son et l'odeur, la respiration végétale sous la pluie.
Mais enfin, c'est la ville, ici. Tout, ici, aboie et rugit. A la campagne, les chasseurs, avec leur moustache et l'attirail qui convient, tuent tout ce qui est chaud. Enfin, tout ce qui est chaud est accroché quelque part, refroidissant. La fourrure ne garde le chaud que peu de temps. Ensuite, les chasseurs boivent un coup et repartent sous la pluie pour tenter de tuer d'autres bêtes. Où faut-il donc habiter ?
11 novembre
Le soir dans la ville terne les gens vont et viennent, ils font la queue partout. Puis tout le monde tourne la tête sur le côté, car le soleil est descendu au loin et fait des tableaux avec des éclairs oranges et des nuages de théâtre. Les toits de la ville s'illuminent de partout, alors je me régale de tout ça et ensuite je rentre dans un magasin pour acheter du papier toilette.
19 novembre
Puissant dieu des jardins !
Ce soir, j'ai remarqué un pauvre livre coincé sous une pile de magazines. Seuls la tête et un petit coin du livre dépassaient de l'amoncellement de magazines, de ce fatras, comme on dit. Heureusement, je l'ai vu, je me suis précipité et j'ai écarté les magazines, et, pour ainsi dire, j'ai ainsi sauvé le livre d'une position fort inconfortable. Je pouvais le sentir dans ma main, soulagé et respirant. Voilà un livre coincé quelque part et il faut bien sûr le délivrer. Voilà un livre coincé sous un pied de lit et il faut absolument le sauver, et l'emporter dans sa poche, et l'ouvrir un peu, pour lui dégourdir les pages.
Parfois, il me semble que les objets ne sont pas dans une position confortable et on ne peut tout de même pas laisser les choses ainsi. Voilà que le pain est à l'envers et il est nécessaire de le retourner. Voilà le stylo débouché qui crie pour qu'on le rebouche.
Dans le dernier des Cinq Mouvements de Webern, je peux entendre les cordes basses qui, deux notes respirantes, font des escaliers sous la nuit. Une oreille distraite pourrait dire que c'est inquiétant, mais non, ce sont des êtres vivants dans la nuit. L'escalier descend vers le parc sous la lune, et il y a les arbres et il y a cette statue découpée, le puissant dieu des jardins...
21 novembre
Voici le chien, aboyant. Voici le chat, silencieux. Voici le chien, courant bavant sur la pelouse. Voici le chat, qui dort sur la couverture. Du coup, je m'entends mieux avec les chats.
Dans le premier mouvement de la Suite Scythe, de Prokofiev, on est jeté au bout de trente secondes dans une sorte de fanfare immense et oblique, une marche colossale et malade, une fanfare qui ne va pas, comme si une armée saoûle trépignait, c'est tout à fait terrible et cassé, ce qui est fascinant. Ensuite une flûte dessine sur de curieux décors désaccordés. A la fin, le basson se tait et il ne reste que les mouches.
Le deuxième mouvement fait littéralement voir une armée en marche, tout cela est terriblement désaccordé. Je me dis, écoutant ce chaos jubilatoire, qu'il doit être magnifiquement rigolo de diriger un orchestre titanesque, de faire marcher toutes ces cordes en escaliers bizarres, et, à la fin, de faire ricaner de longues rangées chantantes de trompettes dorées. Prokofiev appelle cela la danse des esprits noirs.
Ensuite, il faut que j'aille me coucher. Dans l'appareil de télévision, je vois des gens qui brûlent des ouatures.
23 novembre
Toute cette musique, magique. Tous ces bouquins, avec la vie à l'intérieur. Voici d'un côté la musique et l'orchestre, toutes sortes d'architectures et de visions. Voici de l'autre côté les livres, et de la vie dedans. Des trésors, partout. Voici la musique, comme un bon gros cassoulet, et voici les mots, comme des pièces d'or.
Il se trouve toujours des malheureux pour mélanger le cassoulet et les pièces d'or. Les pièces d'or sont dans une bourse de cuir. Le cassoulet est dans la marmite. Tout va bien et le monde roule. Mais il se trouve toujours des soi-disants artistes pour jeter les pièces d'or dans le cassoulet, ou pire : verser le cassoulet dans la bourse de cuir, ce qui est inélégant.
Voici une horde de pauvres idiots qui prennent un micro et qui se mettent à raconter quelque chose sur de la musique, il y a de quoi s'esclaffer. Voilà un chanteur et sa chanson, et voilà instantanément le ridicule et l'effroi qui se jettent sur le monde. Voici un chanteur très sérieux, avec sa chanson et son micro, et aussitôt le ridicule se jette sur lui, et je m'esclaffe. Voilà un chanteur et sa chanson et je m'esclaffe. Voilà un chanteur et sa chanson, et tout le monde a l'air content. On dirait même que le but des gens, c'est de faire le chanteur avec sa chanson, et faire des disques de chansons et tout. Tout ça est en fin de compte ridicule, risible et, en réalité, effrayant et mortel. Voilà un chanteur et jetez-lui des clous. Pouâh !
Voilà le chanteur et sa chanson, et il raconte qu'il est heureux ou malheureux, ou révolté, comme toujours, voici un chanteur soi disant révolté sur des musiques académiques, comme toujours, et il donne son avis sur ceci ou cela, c'est risible et effroyable. Voilà que vous faites vos courses et que vous cherchez des petits pois, et soudain dans les hauts-parleurs surgit le chanteur qui raconte ses salades, et je suis accablé. Voilà sans doute la pire des choses sur la terre, un chanteur. Voilà le chanteur, et tout devient ridicule et mortel. Un jour il se tairont tous, ridicules, ils écriront leur petits poèmes idiots, et on sera tranquille, avec la musique. En attendant, où que je me trouve, me voilà poursuivi par des chanteurs affreux, qui racontent qu'ils aiment quelqu'un, ou que la vie est amusante, et me voici accablé, et fuyant à toutes jambes. Allumez l'appareil de télévision et voilà une invasion d'idiots. Allumez l'appareil de télévision et voilà un groupe qui s'agite sur un podium avec un air intéressant et des manières; il y a tout de même de quoi s'esclaffer. Allumez l'appareil de télévision et voilà un groupe, avec des guitares à électricité et un chanteur aboyant ou murmurant. Tout cela est accablant, et personne ne trouve rien à redire à cette quantité phénoménale d'idioties.
Heureusement, cela va disparaître bientôt, en une génération, et je pourrai manger mon cassoulet tranquille, et voilà pour moi, au clair de la lune...
26 novembre
Je devrais peut-être acheter un appareil téléphonique portable, et ne donner le numéro à personne (pour ne pas être dérangé, naturellement). Vous voilà en train de marcher dans la rue et soudain vous faites bip bip, il y a de quoi sauter en l'air ou faire pipi dans son pantalon. Tout le monde a l'air de bien apprécier cela, c'est bien mystérieux. Les rues sont habitées par des frères humains qui demandent des pièces, pour manger, et par d'autres humains qui marchent à grands pas avec leurs cravates, l'oreille collée à l'appareil téléphonique portable.
Je marche sous les arbres et voilà que ma poche fait bip bip, et ensuite me voilà en train de dire que tout va bien ou que tout va mal dans le micro d'un petit appareil téléphonique, ce n'est tout de même pas pensable. Tout cela est très bizarre.
28 novembre
Voici l'alpiniste. Voici l'alpiniste avec sa panoplie d'alpiniste, le piolet et les grosses chaussures d'alpiniste, et aussi l'appareil téléphonique portable, pour appeler les secours quand on a une fracture ouverte. Voici l'alpiniste et à un moment, forcément, il tombe dans un trou de trois kilomètres de fond. Moi pendant ce temps-là je joue aux dominos, dans ma chambre. Enfin : voici l'alpiniste et sa fracture ouverte, allô, envoyez l'hélico, c'est pour me sauver.
L'alpiniste grimpe vers le sommet, c'est une métaphore qui lui plaît, forcément. L'alpiniste veut se dépasser, comme on dit. Voilà un frère humain avec ses grosses chaussures et il veut se dépasser. Il n'y a pas, malheureusement, sur les parois, il n'y a pas de panneau Interdit de se dépasser. Naturellement, quand on veut se dépasser on risque de tomber dans un trou. L'alpiniste veut monter vers le sommet se dépasser et c'est exaltant, sauf, naturellement, si un rocher de montagne lui tombe sur la tête, ensuite il tombe, et voilà pour lui.
Enfin tout de même il ne tombe pas, parfois, celui-là. Alors il se retrouve en haut, au-dessus des mers de nuages, avec l'air vif et les lumières. Ça doit être drôlement merveilleux et tout. Il faudrait pouvoir arriver là-haut sans les fractures ouvertes.
L'alpiniste veut se dépasser, ensuite il tombe dans un trou de trois kilomètres de fond. Je me demande s'il a le temps de sortir son appareil téléphonique portable, pour crier dedans, aaah, comme il convient. Pendant ce temps-là je mange du fromage, et des tartines. C'est très mystérieux.
"La terre est couverte de gens qui ne méritent pas qu'on leur parle" Voltaire