2 Décembre
- Le bonhomme otaku, solitaire grincheux, vaniteux et irascible : heureusement que mon journal ne peut être lu que par moi, et par personne d'autre, personne. On pourrait penser de bien vilaines choses d'un bonhomme comme ça.
- "On est ce qu'on fait", comme on dit. Du coup, je me demande bien qui je suis, puisque je ne fais pas grand chose. Peut-être que j'ai raté ma vie : j'aurais dû être plombier, ou facteur, plutôt. On est ce qu'on fait : un plombier est un plombier, avec sa plomberie, un facteur est un facteur, avec ses lettres, l'otaku est un otaku, je ne fais rien dans ma chambre, j'attends : tout le monde à sa place.
- Dans l'appareil de télévision on montre des régions avec de la neige. Les ouatures pataugent, et le monsieur dit : "Cette nuit il ne faut pas sortir les ouatures". C'est rigolo.
- Il faudrait qu'il neige un bon coup, comme ça les gens resteraient chez eux, en silence, comme il convient. Et puis je pourrais aller me promener dans les allées ouvertes aux flocons du ciel, ou sous les arbres, avec les pieds qui font crshh crshh et tout. En plus, il y aurait moins de vététés, et ceux qui ont osé sortir quand même sont déjà à l'hôpital et tout le tralala. Le silence.
- Bien sûr, deci, delà, il y aurait des ruines de ouatures, contre les arbres, écrasées. Ensuite, tout le monde aurait enfin compris, et alors, plus de ouatures. Rien que le ciel blanc qui fait mal aux yeux, les oiseaux dans les arbres nus, la glace sur le canal, le silence. C'est bien, l'hiver. Ce soir, je vais faire mes incantations à la neige.
7 Décembre
- Voici Noël, je marche dans la rue froide. Les frères humains courent partout avec de grands yeux, ils achètent des cadeaux dans les magasins chauds et dorés puis ils ressortent dans la rue froide et se bousculent les uns les autres, ravis. Dans la rue froide les hauts-parleurs diffusent cette musique particulière de Noël et alors survient la nausée sucrée de Noël.
- Je marche dans les rues froides, les gens portent des boîtes brillantes, la musique en chocolat tombe des haut-parleurs et voici la nausée sucrée de Noël. Je marche dans les rues froides et je rencontre un Père-Noël tous les cinquante mètres et voici la nausée sucrée de Noël. La musique de Noël est partout, dans les magasins et dans les rues, elle coule, pimpante, avec des jingle bells et des flûtes de pan. Personne ne s'inquiète.
- La nausée sucrée de Noël possède une frontière, il se peut qu'à un moment je la traverse. Il se met à neiger et la ville brille sous la nuit. Les enfants, les petits frères humains, les enfants ont ce sourire particulier, tout brille avec la musique et la neige, et alors finie la nausée sucrée de Noël. Tout est beau et les ouatures semblent en chocolat. Moi aussi je suis endormi.
- Toute la planète est couverte de fanfreluches de Noël, et la musique de Noël, pimpante, se répand partout, et berce les humains. Toute l'industrie du spectacle est en route, les machines tournent, les appareils de télévision gueulent de la musique, les magasins gueulent de la musique, les rues gueulent de la musique, les manèges gueulent de la musique, le monde entier gueule de la musique, TOUT VA BIEN.
- Pauvres frères humains de Noël. Dorénavant, quand un humain se trouve dans un endroit sans musique, il met de la musique. Voici un humain dans sa ouature, alors il met de la musique. Voici un humain qui fait la vaisselle, alors il met de la musique. Voici un humain qui marche dans la campagne, alors il prend la musique avec lui dans une petite boîte, et voici la musique technique à la place de l'alouette. Le monde entier est bercé par la musique, TOUT VA BIEN.
- Voici un humain dans une chambre, sans musique. Immédiatement, tout naturellement en quelque sorte, le cerveau se réveille, et alors tout cela se met à penser. Naturellement, tout cela se met en marche, car ce cerveau-là est un peu fabriqué pour avoir des idées et tout. Pauvre frère humain ! Le voilà tout contrit. Bien sûr, il n'y a qu'un petit bouton à tourner, et voilà la musique partout. Le cerveau peut se rendormir. Tout va bien pour ce petit bonhomme-là, et voilà pour lui.
- Voilà Noël et tout le monde va au spectacle. Voilà Noël et tout le monde a besoin de musique, de trucs qui bougent, spectaculaires, tout le monde veut consommer du spectacle et des choses éclatantes. Des hordes de frères humains vont au concert, achètent des disques, des jeux d'ordinateur. Tous ces gens tapent du pied, leurs yeux brillent : tout cela est important pour eux. Voilà Noël et on veut se distraire à en mourir. Voilà Noël et les frères humains qui adorent la musique A se disputent longuement avec les frères humains qui pensent que la musique B, c'est beaucoup mieux, et tout le monde pense que c'est très important. Voilà Noël et l'industrie du spectacle gueule de la musique et des clips intéressants sur le monde. Voilà Noël, personne ne s'inquiète, et donc, TOUT VA BIEN.
10 Décembre
- L'idéal c'est d'être tout seul, de travailler tout seul, d'étudier tout seul. Voilà quelqu'un qui travaille tout seul, qui a toujours travaillé tout seul, et qui, les circonstances de la vie, se doit de travailler en équipe, avec d'autres êtres humains. Vous pouvez alors voir instantatément la consternation sur son visage. Vous voilà obligé de travailler avec d'autres humains et alors voilà la consternation. Je travaille en équipe et voici immédiatement l'incompétence et la traîtrise, et, en somme, tout compte fait, une somme colossale de bêtise. Ensuite, me voilà consterné. Travailler seul, oui, travailler en équipe : la consternation. Voyez-vous un homme consterné ? Il a certainement eu affaire à l'incompétence, à la traîtrise, et en fin de compte à la plus parfaite idiotie, qui règne presque partout. Un homme seul n'est pas consterné, un homme en équipe n'est pas tranquille. Tout cela est accablant, et, pourrais-je dire, consternant.
11 Décembre
- Aujourd'hui j'ai écouté un disque de musique technique, très fort, comme il convient. Je me suis vite retrouvé accablé par la pauvreté de toutes ces âneries. Je me suis dit, toute cette agitation et pour ce résultat, je me suis dit, toute cette agitation de notes pour un résultat proche, pourrait-on dire, du néant. Voilà la musique technique avec les badaboums idiots, tous ces événements agitants et en fin de compte, parfaitement académiques. Voilà tous ces fourmillements de rythmes et en fin de compte c'est tout simple, voilà ces voix qui font ha haaa et en fin de compte, on les entend partout, voilà des notes de musique et, tout compte fait, ce sont toujours les même notes. Dans quelques années on dira, comme il conviendra de dire, ah, celui-là, à l'époque de la musique technique, il faisait de la musique technique. Tout cela est tout bonnement accablant.
- Rien de plus accablant que tous ces millions de prétendus gens de musique, comme il conviendrait de dire, qui agitent la surface de la musique, qui fabriquent des trucs et des machins qui ont l'air d'être nouveaux mais qui, en fait, tout compte fait, ne font rien d'autre que de reproduire la même agitation superficielle. Voilà le grand lac rond de la musique et tous ces idiots en agitent la surface avec des petites cuillères, parfois en bois, parfois en fer, dans un sens ou dans l'autre, et tout cela n'a aucun intérêt. Voilà les agitateurs de surface, avec leur nouvelle cuillère, leurs petits bâtons, et tout cela est insignifiant. Voilà un agitateur de surface qui se trouve lui-même très intéressant, car il jette des cailloux dand l'eau : plouf ! plouf ! Tout cela passionne le public, fait d'idiots et d'ânes, et on parle fort joliment du nouveau petit génie anglais qui fait une nouvelle sorte de petite éclaboussure si intéressante.
- Loin en dessous, je peux voir quelques plongeurs, ils ont appris à aller sous la surface, où il y a des monstres. Les monstres sont en dessous, dans des lumières sombres, et les petites éclaboussures sont à la surface. Les monstres sont en dessous, spectaculaires et compliqués, et à la surface, voilà les petites cuillères rock, comme on pourrait dire. Dans les lumières complexes des profondeurs, les monstres compliqués, et à la surface, des petites agitations, avec les chanteurs et leurs chansons.
- A la fin, j'ai attrapé le disque insignifiant de musique technique comme on fait maintenant, et je l'ai remis dans sa vilaine boîte, comme il convenait de le faire. Puis, pour me désinfecter la tête, en quelque sorte, j'ai mis un autre disque, et j'ai exploré la première partie du Sacre du Printemps, cette sorte de monstre, qui ne se laisse pas attraper, mais observer. Ce genre de monstre griffu et dentu, voilà quelque chose de fascinant et d'un peu effrayant. Ce genre de monstre, griffu et dentu, est, en fin de compte, propice à l'observation, multiple et répétée. Voilà un monstre, griffu et dentu, dans les profondeurs, et c'est tout de même plus intéressant, en fin de compte, que toutes ces petites chansons qui agitent la surface.
19 Décembre
- Quand je dois prendre les transports en commun, je mets toujours dans ma poche un objet ami indispensable : le livre. A peine suis-je assis dans le train ou dans le métro et me voilà déjà en train de lire. Si je lève la tête je peux voir mes frères humains assis et ne faisant rien du tout, je peux voir mes frères humains assis et regardant le néant, ou les publicités accrochées partout. Alors je replonge dans mon objet ami, parce que c'est plus intéressant.
- Je suis dans le métro grommellant (pas moi grommellant mais le métro grommellant) et je lis l'Ethique, de Spinoza. Je lis l'Ethique de Spinoza, et naturellement je ne comprends rien du tout. Ce Spinoza écrit une Ethique, et je vois un enfant sage et compliqué qui parle des passions en démontrant des théorèmes, A + B = C, et je ne comprends pas où il va. Le métro s'arrête, repart, et moi je me bats avec plus il y a de causes concourant à la fois à exciter une affection, plus grande elle est, on dirait de la mécanique. Dans le métro, je me bagarre avec Spinoza, et voilà pour moi.
21 Décembre
- Je n'écoute naturellement jamais la radio, parce que c'est rempli de voix métalliques et contentes d'elles-même. Ces voix mortelles répandent partout des blagues effrayantes et des slogans idiots. A la première publicité qui ne me concerne pas je me lève et je détruis la radio. En tout cas c'est ce que j'aimerais faire. Je me contente de l'éteindre définitivement. Ensuite, je n'ai plus qu'à l'offrir à mon pire ennemi.
- Je suis sûr que des milliers de frères humains se lèvent le matin et immédiatement allument la radio, et voilà les voix métalliques et contentes d'elles-même. Voilà le café fumant et le croissant amical et, derrière, les voix métalliques et contentes d'elles-même. Je sais même que certaines personnes se font réveiller de cette façon, avec un réveil qui est une radio. Vous voilà en train de dormir et de rêver à des mondes amicaux et soudain surgissent les voix métalliques et contentes d'elles-même, je ne comprends pas pourquoi on peut trouver ça bien.
- Toutes ces voix, métalliques et contentes d'elles-même, toutes ces voix ne cessent jamais de dire que tout est formidable et magnifique. Toutes ces voix dans les radios, partout, tout le temps, en train de déclamer que tout est super et rigolo. Ensuite les voix se taisent et voilà un bout de musique, avec ce rythme nécessaire à l'endormissement de l'esprit, et les voix reviennent assez vite pour déclamer des idioties mortelles avec cette sorte de sourire de mécanique. Toute cela est naturellement insupportable et mortel.
- Toute sottise est accablée par le dégoût d'elle-même, dit Schopenhauer. Voilà l'accablement qui pleut sur la planète...
1er Janvier
- Hier soir dans la rue j'ai entendu toutes sortes de cris humains. Il apparaît que les humains aiment le 31 décembre, pour faire la fête. Pour faire la fête, je ne sais pas ce qu'on fait, mais ce que je sais c'est que dans la rue on pousse des hurlements, comme si on était en train d'égorger quelqu'un sous vos yeux. Hier soir, c'était la fête, et alors toutes sortes de cris d'égorgement et autres hurlements résonnaient dans la rue. Ce matin, sous le soleil pâle, les trottoirs sont constellés de taches rondes de vomi, avec du maïs et des haricots. Du vomi partout, avec cette vilaine couleur rose que ça a toujours. Voici les hommes qui font la fête, ensuite ils hurlent dans les rues, et pour finir ils vomissent partout. Le lendemain, j'imagine qu'ils disent qu'ils se sont bien amusés. Pour moi, c'est très mystérieux.
- Hier dans un magasin j'ai pu voir un couple qui se promenait. Mademoiselle parlait à son homme et celui-ci écoutait vaguement. Mademoiselle parlait à son homme et celui-ci ne la regardait pas. Mademoiselle parlait à son homme et le regardait, et même, je le voyais bien, cherchait son regard. Voilà une demoiselle qui parle à son partenaire et cherche son regard, et ce partenaire-là ne répond pas à ce regard, et on a même l'impression que le cerveau de ce bonhomme-là n'est pas allumé. Voici une demoiselle avec son gars, et celui-ci déambule comme s'il était avec son chien, ou une poupée. Voilà des hordes de jeunes hommes qui adorent faire la fête et qui ne pensent même pas à regarder leur femme.
- Celle-ci, poliment déçue, continue à parler, avec tendresse, la fameuse tolérance des femmes pour la cochonnerie de l'homme. Poliment, simplement, touche après touche, lentement, saison après saison, le visage féminin se tourne de moins en moins vers le visage mort de son partenaire. Arrive alors un homme qui regarde...
20 Janvier
- Silence de glace, silence hostile.
- Hier le ciel s'est déchaîné. La pluie faisait des rideaux et les nuages étaient complexes, le vent courait partout dans les rues, affolant. Dans une ouverture du ciel s'est construit un arc-en-ciel, arc-en-ciel. Cet arc-là était bien majesteux, et il touchait terre en deux endroits. Je me suis arrêté de marcher, comme il convient, pour admirer l'arc-en-ciel, ce cadeau. Partout autour de moi, des dizaines d'êtres humains continuaient leur route, innocents, maussades, la tête vers le sol, la tête dans leurs pensées. Me voilà seul devant l'arc-en-ciel, en même temps rempli de l'arc-en-ciel, en même temps stupéfait par l'absence de réactions de mes frères humains. Voilà un otaku, râleur et solitaire, perdu et en colère, et c'est lui qui se demande où est passée la capacité d'émerveillement de toute cette bande d'idiots autour de lui. Qui donc apprend aux hommes à ne plus s'émerveiller ?
26 Janvier
- Quand il fait froid dehors, mon esprit dort, c'est l'hibernation. Parfois je trouve que cette hibernation de l'esprit est bienvenue, parce qu'elle me coupe, en quelque sorte, de la somme colossale de bêtise qui surgit partout. Voilà l'hibernation et alors les attaques répétées de la bêtise rebondissent sur moi, comme si j'étais une sorte de grosse guimauve. Si j'habitais dans un pays plus froid, peut-être que, d'un seul coup, je deviendrais parfaitement imperméable à la bêtise alentour, ce qui doit être amusant.
3 Février
- Ce matin je suis sorti, il m'arrive parfois, quand même, de sortir, et je marchais dans la rue, il faisait froid et le ciel était bleu de gel. Dans la rue, un camion bloquait la circulation et avec une sorte de grue tentait de bouger une de ces lourdes caisses de métal avec un bruit de moteur furieux. Derrière le camion je suis passé le long d'une file de ouatures, une file de plus en plus longue, avec leurs moteurs et tout. Dans les ouatures les humains étaient furieux et haineux contre le camion qui bloquait la circulation. Une longue file de haine et de moteurs. Voilà le matin bleu et gelé et immédiatement surgissent les ouatures et les regards haineux. Voilà un matin d'hiver et immédiatement, partout, les moteurs. Moi je suis déjà rentré chez moi, calfeutré.
- Parfois, on ne peut pas faire autrement, on se trouve confronté interminablement à la bêtise la plus épouvantable, et pourrait-on dire, la plus mortelle. C'est toujours le cas lorsqu'on se trouve dans une queue, une file d'attente. Immédiatement vous voilà bombardé de salves répétées de bêtise et de méchanceté. Il faut, naturellement, prendre ses jambes à son cou. Ensuite, les jambes à son cou, on se sent sale, malade, accablé, comme entouré encore des papillons noirs incessants de la stupidité humaine, ce qui donne sur notre visage, j'imagine, les plus bizarres grimaces de dégoût. Naturellement, assis dans ma chambre, ceci ne risque pas de m'arriver, puisque quand je vais chercher du lait dans le frigidaire, je n'ai pas de file d'attente. Puisque je suis tout seul...
- Hier je me suis retrouvé dans un endroit où les humains, comme partout, ne pouvant supporter le silence, écoutent la radio. Cette radio-ci se vantait de ne passer que des tubes. C'est bien la chose la plus effrayante que j'aie jamais entendue. Des tubes, des tubes, des tubes. Voilà bien un mot stupide. On vous balance des tubes à travers la tête à longueur de journée. Vous vous lavez les dents, et voilà un tube. Vous mangez de la confiture, et voilà un tube, ou même mieux : deux tubes en suivant. Cette avalanche de tubes me terrifie, et je me sauve, comme il convient. Personne n'a envie d'entendre, toute la journée, des tubes. Car ça signifie, en fait, il me semble, que toute la journée vous n'entendez plus que des choses plaisantes que vous connaissez déjà, ce qui est certainement une définition possible de l'enfer. Enfin moi je suis déjà parti.
22 Février
- Parfois, sous les néons, surgit l'abruti, en plein devant, en pleine face. Vous êtes là, tranquille, et voilà l'abruti qui surgit. L'abruti vous observe et déclame aussitôt des sentences spéciales, des phrases dans votre face tellement stupides que vous voilà complètement interloqué. Voilà l'abruti et sa vie dans l'absence totale de pensée, voici l'abruti sous les néons avec ses idées toutes faites.
- Chez moi, il faut que je reste chez moi, sans sortir, sans écouter. A l'intérieur de chez moi je peux bouger, vivre, rigoler comme l'homme heureux et tranquille. A l'extérieur voici l'idiotie qui flotte dans l'air. Voici les jeunes, ils sont plusieurs (c'est un signe de catastrophe) et ils ricanent. Les jeunes hyènes sont de sortie, comme toujours, et les ricanements résonnent et se jettent contre les murs. La grande catastrophe de leur vie, comme dirait l'autre, est devant eux, juste devant eux. En attendant, ce sont ricanements et rien d'autre, et dans les rues tranquilles les ricanements rebondissent contre les murs comme des morceaux de viande. Voici les hyènes ricanantes, ricanantes, ricanantes, en GROUPE, et moi je suis parti, bien entendu, fuyant à toutes jambes, le feu sous le ventre et l'esprit tranquille, car je rentre chez moi.
- Chez moi, par la fenêtre fermée, j'entends tout de même les échos, contre les murs, des dents jeunes et ricanantes, comme une rumeur des catastrophes inévitables et à venir, et cela n'a aucune importance.
- Il y a naturellement à l'intérieur de moi-même une énergie constance vers le calme et la solitude, une énergie qui me pousse à rester chez moi au calme et loin de la course de la vie, que je trouve évidemment stupide. Mais naturellement, si j'obéis à cette énergie continue, me voilà complètement et parfaitement seul, ce qui finalement est tout à fait insupportable et me conduirait directement à la folie. C'est bien compliqué.
- La pluie se jette en secousses sur les vitres de ma chambre, et quand je regarde dehors je peux voir des étages de nuages s'ouvrir et laisser le temps au soleil de se jeter là-dessus. Tout étincèle, puis à nouveau s'éteint. Les nuages se déploient et font des formes. Naturellement je n'aspire qu'à rester derrière ma vitre pour regarder un peu tout ça en écoutant du Brahms, et naturellement aussi je me sens poussé à ouvrir la porte pour observer un peu le carnaval du monde...
2 Mars
- Les ricaneurs vont par paire. Ils sont gros et assis, et leurs yeux de grosses hyènes cherchent à se poser sur l'objet de futurs ricanements. Ces gros animaux stupides cherchent, reniflent, fouinent. Ils cherchent un sujet de ricanement. Quelqu'un passe devant ces gros animaux et voilà les ricanements, par paire, hi hi hi, hin hin. Parfois, personne ne passe devant les grosses hyènes assises ricanantes. Voilà nos deux animaux qui cherchent une proie, avec leurs yeux plissés. Il finit par leur venir une idée, une idée ricanante. Le gros qui a une idée ricanante ne regarde même pas l'autre animal, il lui suffit de prononcer la phrase ricanante. Hin hin hin.
6 Mars
- Il pleut sur le monde. Les rues sont douces, silencieuses, grises. Il pleut doucement. Les gouttières font des robinets dans les flaques. Il pleut comme l'été quand ça s'y met, doucement, en silence. Je me demande bien quelle catastrophe va interrompre ce ravissement.
- Dans le magasin les filles sont en groupes, et rient aux éclats. Elles rient et on dirait un sanglot. Elles rient et on devine dans le rire éclatant toutes les fêlures de l'exaltation et du romantisme. Elles rient et on devine toute la route noire, foutue, devant elles.
- Dans le magasin on entend "ceci est géniaaal", et aussi, très souvent, "ceci est nuuul". Voici bien des gens qui existent en déclamant que ceci est géniaaal, ou bien que ceci est nuuul. C'est, en quelque sorte, je suppose, pour mes frères humains, une façon d'exister, exister par des jugements, exprimer ces jugements aux frères humains alentour : et ça tu connais c'est géniaaal, tandis que ça, c'est nuuul. Voici une pensée qui dit que c'est géniaaal, ou bien alors, nuuul. On ne sait jamais pourquoi; on ne sait d'ailleurs pourquoi ceci est si tranché n'est-ce pas. Nuuul ou Géniaaal ? Tout cela est absolument incompréhensible pour moi. Je retourne donc dans ma chambre, comme il convient. Je me demande, tout de même, si le tableau qui est sur mon mur est nuuul, ou si il est géniaaal.
23 Avril
- "Hiberner" : Passer l'hiver dans un état d'engourdissement.
- Tout à l'heure il a bien fallu que je sorte, je me suis retrouvé dans le centre commercial, avec tous ces gens, partout. Comme c'est le mois d'Avril, le soleil se montre, et il fait bien trop chaud; tous mes frères humains, aussitôt, s'habillent avec des genres de tenues d'été et tout. Bien entendu, quand tout le monde est dehors dans ces tenues d'été, les nuages surviennent à toute vitesse, le vent fouette les jambes et le ciel crache de la pluie froide. Pauvres frères humains, avec leur chair de poule !
- Dans le centre commercial, j'ai rencontré les silhouettes des adolescents, avec leur regard en biais. Les adolescents avec leur insupportable inquiétude de l'effet qu'ils peuvent avoir sur les autres, leur idiote conviction d'être incompris, leur façon ahurissante d'être soi-disant révoltés en masse, les adolescents qui veulent être différents et qui, en fait, s'habillent tous pareils, écoutent tous la même musique, et cetera.
- Pauvres frères humains adolescents ! Il détestent les trentenaires, parce que ceux-ci sont plus riches, et plus malins. Ils détestent cette sorte d'indolence, le regard un peu plus lucide que leur propre ignoble romantisme bêtasson. Les trentenaires, eux-même, détestent les quadras, avec leurs lunettes et leur regard définitivement éteint et empli de certitude morne. Les infects quadras avec leur air d'être dans leur "bon droit", leur inculture absolue, leur suavité catastrophique. En fin de compte, tout le monde déteste tout le monde, et c'est pour ça qu'il vaut mieux vivre dans une chambre.
11 Mai
- Il a fallu que je descende en ville, l'autre jour, quelle catastrophe. Le matin dans ma chambre, j'ouvre la fenêtre et j'entends un ou deux oiseaux endormis, le soleil se lève derrière les maisons et les arbres, j'ouvre la fenêtre et du fond de la ville, déjà, la rumeur grondante des serpents de ouatures, déjà, le grrrrrr permanent, déjà, pendant que les arbres se réveillent, déjà, la catastrophe sonore lointaine des ouatures.
- Après des semaines de calme et de froid, après des semaines de gris, de calme, après cette sorte d'hiver tardif, comme on pourrait dire, soudain l'été furieux s'est jeté sur la ville. Les humains le matin avec leurs têtes immobiles ont regardé le ciel d'un seul coup bleu et chaud, comme si on leur ouvrait un four à la figure. Voilà un matin gris et vaguement pluvieux, froid, comme depuis des semaines, et voici soudain la canicule la plus improbable et le soleil le plus écrasant.
- Il a fallu que je descende en ville et je me suis rendu compte que des milliers de personnes sont sorties de partout avec leurs beaux habits intéressants et maintenant marchent dans les rues sous le soleil. Tous ces frères humains avec leurs habits intéressants et leurs mines. Le soleil frappe dans tout les sens, caniculaire, fou, il se jette sur les hommes avec leurs gros chiens haletants, sur les femmes et leurs robes et leurs coiffures. Les enfants pleurent, souvent, dans leur chariot à roulette, ils ont trop chaud. Je peux voir les visages, je peux voir les visages des gens, idiots, stupéfaits, mal à l'aise, éblouis et naturellement, tout de suite, énormément fatigués.
Les rues sont noires de monde, comme on dit, mais tout est lumineux et sale, je marche dans la ville et regarde les gens avec leurs habits intéressants et je pense à des fourmis, tout le monde est fatigué et en colère.
- Voilà la canicule la plus grave et immédiatement surgissent de partout tous les humains avec leurs habits intéressants. Tout le monde met des habits intéressants, dorénavant, et tout le monde fait bien attention que les autres les voient et les remarquent. Les jeunes ont des cheveux longs intéressants et des chaussures spéciales, pas autre chose. Les demoiselles ont mis des chaussures intéressantes, spéciales et trop hautes, et marchent bizarrement à deux ou trois, en faisant des mines et des gloussements, tendant bien la poitrine devant, et surtout faisant bien attention que tout cela soit intéressant.
- Voilà la canicule la plus grave et les dames mettent du rouge sur leurs lèvres, et les messieurs sont dans des ouatures intéressantes avec le toit qui s'en va, prenant des mines avec des cigarettes et faisant bien attention à ce qu'on les remarque. Il fait chaud et les adolescents marchent des les rues noires de monde et font bien attention à l'effet qu'ils peuvent faire, avec des démarches, et des mouvements de cheveux pour les filles, ou des lunettes de soleil intéressantes.
- Voilà la canicule la plus grave, et des centaines de milliers de personnes marchent dans les rues piétonnes et ne font rien de spécial, à part montrer leurs habits intéressants. Je peux voir tous mes frères humains dans les rues. Ils sont fatigués et je vois la torpeur de l'idiotie la plus vaine sur tous les visages, ils sont fatigués et poussiéreux, marchant au soleil vers rien du tout, avec leurs boucles d'oreilles machin et leurs soutien-gorge qui fait bien pointer la poitrine, avec les tee-shirt intéressants et les petits boucs des jeunes gars par milliers, avec leur fausse nonchalance très étudiée et tout compte fait, assez ridicule et risible.
- Tout le monde marche au soleil et naturellement, aussitôt, tout est gâché. Immédiatement, voici les mines défaites et usées, les taches de sueur, les jambes qui grattent, la poussière et tout. Immédiatement l'on ressent la parfaite mauvaise idée de montrer ses habits intéressants au soleil. Immédiatement, la fatigue, la chaleur, et en fin de compte : l'échec. Pauvres frères humains !
- Mais regardez, à l'ombre des vitrines, tout seul, un vieil homme. Il marche, tranquille. Il est clair qu'il se moque de l'effet qu'il peut faire avec ses habits. Il marche, il est à l'ombre, dans ses pensées, à l'aise. On dirait qu'il marche sur un chemin. Il ne regarde pas les autres, l'homme, il marche, il se rend lentement là où il doit aller. J'ai regardé l'homme, puis je suis rentré dans ma chambre. On est bien dans ma chambre.
9 Juin
- L'autre jour j'attendais quelqu'un, dans la rue, avec le soleil du printemps. Par une fenêtre ouverte, un appareil téléphonique s'est mis à sonner. Naturellement, au bout de quatre ou cinq sonneries, on avait compris qu'il n'y avait personne. Moi en tout cas, j'avais compris. L'appareil téléphonique sonnait encore. Les oiseaux, le soleil, la rue calme, avec un trottoir au soleil, tranquille, et un trottoir à l'ombre, frais, et là-dessus cet appareil téléphonique, qui sonne encore. A chaque sonnerie, dix, vingt, trente, à chaque sonnerie c'est l'épouvante qui monte en moi. L'épouvante, naturellement, et la stupéfaction, la stupéfaction bien sûr devant ce qu'immédiatement on qualifie de grossièreté la plus effrayante, la plus mortelle, la bêtise la plus sombre, l'incapacité et l'incompétence, l'idiotie la plus grave ! Me voici dans le soleil et les sonneries infinies, complétement stupéfait, anéanti, comme on dit, anéanti et en définitive complétement vaincu par l'idiotie monumentale, prodigieuse, la stupidité téléphonique extraordinaire de l'abruti qui continue à faire sonner l'appareil téléphonique. Car celui-ci sonne encore, naturellement; provoquant en moi l'épouvante, et l'envie la plus forte de détruire, immédiatement et dans les plus grandes souffrances possibles l'idiot qui continue de faire sonner l'appareil téléphonique.
Peut-être que celui-ci sonne encore, d'ailleurs. Je ne sais pas, car évidemment je me suis sauvé le plus vite possible et suis allé me cacher dans ma chambre.
2 Juillet
- Tout le monde semble content, avec les appareils téléphoniques, tout le monde est content avec les sonneries téléphoniques, et les humains achètent même des appareil téléphoniques portables, qu'ils mettent dans leur poche, dans la rue, partout. Partout retentissent les sonneries téléphoniques. Bien entendu, l'appareil téléphonique est l'invention la plus terrible et la plus embêtante du monde. Quand je décroche l'appareil téléphonique et que je compose un numéro, immédiatement il y a une sonnerie téléphonique qui dérange quelqu'un, ce qui est inimaginable. Vous êtes en train de bouquiner et soudain, l'appareil téléphonique sonne, c'est tout de même malpoli. Vous êtes assis sur votre chaise et l'appareil téléphonique sonne, ce qui est bruyant et inopportun, forcément. Naturellement, personnellement, je ne téléphone jamais, à qui que ce soit, parce que c'est forcément une catastrophe pour celui qui va entendre la sonnerie téléphonique, qui n'a certainement pas envie d'être dérangé par la moindre sonnerie téléphonique. Voilà le monde, et ce monde est rempli de sonneries téléphoniques. Vous lisez dans un parc et autour de vous, les sonneries téléphoniques. Vous regardez le paysage par la fenêtre et immédiatement surgissent les sonneries téléphoniques. L'appareil téléphonique, voilà bien l'invention la plus terrible. C'est pourquoi je ne téléphone jamais, car il ne faut déranger personne, naturellement, à moins, bien sûr, d'être un de ces humains qui veulent augmenter la quantité de dérangement du monde...
Dédié à T.B., comme il convient...