0 Février
- Dans ma chambre j'ai allumé l'appareil de télévision, et j'au vu un animateur, avec sa cravate et son micro. Vous allumez l'appareil de télévision, et hop, un animateur ! J'ai coupé le son, comme il convient. Entendre un animateur parler, voilà bien la dernière chose dont j'ai envie aujourd'hui. Vous allumez l'appareil de télévision, et immédiatement voici un animateur avec ses dents souriantes serrées et tout le bastringue d'idioties habituelles. Je regarde l'animateur le son coupé, comme il convient de faire dans ces cas-là. En somme, dès que l'animateur apparaît, je lui coupe le sifflet, et voilà pour lui. Voilà l'animateur, et hop, coupé le sifflet ! Voilà l'animateur et ses sourires, et il se tait, gesticulant. Naturellement, comme les speakerines, dans quelques mois ou quelques années il y aura une sorte de déclic très amusant, et tous les animateurs disparaîtront d'un seul coup, hop. Il n'y aura plus d'animateurs pour présenter telle ou telle séquence, il n'y aura plus que les séquences elles-même, ce qui est tout de même pas plus mal, je trouve.
- J'écoute la Partita No1, numéro 5, de Bach, un vrai mécanisme, un truc qui tourne, du Bach qui avance, avec une apnée, et voilà, je m'allonge, et le mécanisme doux du piano est devant mes yeux.
1 Février
- Ce matin j'ai cassé mon téléphone. J'ai été réveillé par la sonnerie, cette infection. A la deuxième sonnerie je regardais le plafond et je savais que j'allais casser mon appareil téléphonique. A la troisième sonnerie j'étais debout et en rage, me précipitant pour faire taire cette sonnerie-là. Il n'y a pas eu de quatrième sonnerie téléphonique, car j'ai arraché le câble téléphonique en criant à l'appareil téléphonique de se taire, shut up, et il s'est tu. Je suis allé dans la cuisine pleine de soleil du matin, je me suis assis par terre et j'ai cassé l'appareil téléphonique avec un marteau, et toc et vlan, en morceaux téléphoniques, comme on pourrait dire, et tout à la poubelle, hop. Ensuite j'ai fait du café.
- Pendant que le café passait, j'ai changé le message de mon répondeur téléphonique. "Bonjour, vous êtes bien chez moi, mais je n'ai plus le téléphone, vous pouvez me laisser un email". Ah la bonne blague ! Ensuite j'ai bu mon café en regardant par la fenêtre les arbres, le soleil et le vent. Il avait l'air de faire froid.
- Il y a bien longtemps que je ne décroche plus du tout l'appareil téléphonique, mais je l'avais tout de même gardé, comme ça, sans réfléchir. Les gens qui appellent laissent un message, et puis moi j'oublie d'écouter ce vilain message-là, et puis je ne rappelle pas, et voilà pour eux. Cette infection, la sonnerie téléphonique !
- Je préfère écouter du Bach. Aujourd'hui, j'ai écouté les Motets, de Bach, avec toutes ces voix d'églises, mais je me suis ennuyé.
- Il avait l'air de faire froid, alors pour sortir je me suis habillé comme un fou. Dans la rue, naturellement, j'avais bien trop chaud avec mes deux pulls et mon écharpe et mes deux manteaux, et les frères humains que je croisais me regardaient comme si j'étais une sorte de grand-père mal fagoté. Tout suant, j'ai renoncé à passer par la route, j'ai traversé le cimetière et je suis allé en ville faire des emplettes, comme on dit, faire des emplettes tout suant en passant par le cimetière, d'une certaine façon. En plus, il n'y a pas beaucoup de ouatures, dans les cimetières, plutôt des oiseaux.
- Naturellement, je suis obligé de garder ma ligne téléphonique, pour pouvoir me connecter à Internet. Internet, ça ne sonne pas. Pas de sonneries téléphoniques, avec Internet. Les emails ne font pas dring dring, il ne manquerait plus que ça. Quelle infection, ces sonneries ces sonneries partout et toujours, toujours des sonneries ! Internet : pas de sonneries téléphoniques. Personne ne peut me sonner, sur Internet, personne. Je me demande comment j'ai fait pour supporter toutes ces années ces dizaines de sonneries téléphoniques. Vous êtes sur votre lit avec un bouquin et un chocolat, et voici les sonneries téléphoniques. Vous prenez un bain, ou vous écoutez Pergolese, et voilà les sonneries téléphoniques, et ça sonne jusqu'à ce que vous décrochiez, bien sûr. Je dirais même : plus le livre est passionnant, et plus le téléphone sonne, c'est bien connu. Le monde est rempli de sonneries téléphoniques, et tout le monde est content. Le monde est rempli de sonneries téléphoniques, le monde est rempli de gens qui vous sonnent, en quelque sorte. Vous êtes bien avec un livre savant et drôle, près d'une bonne fenêtre, et quelqu'un fait sonner ce maudit appareil téléphonique, cette infection. Naturellement, ça fait une paye, comme on dit, que je ne décroche plus du tout l'appareil téléphonique, je laisse le répondeur répondre à ma place, c'est bien pour ça que je l'ai acheté, ce répondeur. Je laisse le répondeur répondre pour moi, mais il faut bien que ça sonne trois ou quatre fois, ça n'est tout de même pas possible. Vous êtes dans le livre dans votre fauteuil et quelqu'un ose vous déranger en vous sonnant, c'est infect, et malpoli. ça ne m'arrivera plus, naturellement, parce que mon appareil téléphonique est une ruine depuis ce matin. Plus de sonneries téléphoniques, ce qui est une joie, et en fait, des sortes de vacances pour les oreilles. J'ai coupé le son du répondeur, aussi. De cette façon, je ne sais même plus qu'on m'appelle. De temps en temps je passe près de mon répondeur, je vois que l'on m'a appelé une ou deux ou dix fois, et j'efface tous ces vilains messages téléphoniques avec le petit bouton effaceur magique que j'aime bien, sans écouter les messages naturellement, et comme ça, je suis bien tranquille, dans ma chambre.
- En achetant du fromage et des concombres dans le petit magasin, je pouvais entendre un chanteur italien dans les hauts-parleurs, et je me suis demandé pourquoi les gens n'avaient pas des fusils ou des arbalètes pour tirer dans les hauts-parleurs. Vous voici avec votre limonade et votre laitue, et le chanteur italien crie quelque chose que personne ne comprend dans les hauts-parleurs. Vous payez vos chewing-gums et votre bière, et n'importe quel chanteur anglais fait sa chanson que personne ne comprend, et après c'est le solo de guitare, et on vous rend la monnaie, et personne ne se plaint. Je ne comprends rien et je ne comprendrai jamais rien. Pourquoi met-on des chanteurs partout, tout le temps ? Vous achetez un slip, et voilà un chanteur et sa chanson. Vous regardez les guirlandes de Noël en solde, et voici un autre chanteur, dont tout le monde se fout, naturellement. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde veut ainsi chanter sa chanson, et je ne comprends pas non plus pourquoi tous ces magasins diffusent des chansons. Nous sommes dans un monde de chansons, d'appareils téléphoniques et de ouatures. Je m'interroge toujours, sur ce monde là. On veut acheter une chaussette, et voilà une chanson, dans le haut-parleur. Naturellement, moi je suis déjà parti. Je dirais même : plus il y a de chansons dans un magasin, et plus vite je suis déjà parti. Je n'ai naturellement pas envie d'entendre des chansons dans des hauts-parleurs, lorsque j'achète ma bouteille de lait. Je ne comprends rien à tout ça, et je retourne dans ma chambre.
- Il ne faut déranger personne, c'est pour cela que je n'appelle plus personne, avec mon téléphone, quand j'en avais encore un. Il n'existe aucune raison qui mérite que je fasse sonner un appareil téléphonique chez quelqu'un, ou dans un magasin. Il ne faut pas faire ça, faire sonner un appareil téléphonique, c'est très malpoli, et je dirais même, infernal. Qui oserait encore appeler un être humain en faisant sonner un appareil téléphonique ? Ce sera bientôt interdit, je suppose, comme comble absolu de l'impolitesse. Quelle raison mérite que l'on sonne un autre être humain ? Aucune, je pense bien. De toute façon je ne pourrais plus, maintenant, dorénavant, comme on dit, parce que mon appareil téléphonique est détruit, ce qui est une forme de soulagement. De cette façon, chez moi, il n'y a pas de ouatures, il n'y a pas de chansons, et il n'y a pas de sonneries téléphoniques. Le paradis dans ma chambre !
2 Février
- Ce matin je me suis délecté d'un nouvel enregistrement du premier concerto pour piano de Brahms, qui est très exactement ce dont j'avais besoin à ce moment-là. On a besoin d'une certaine musique, et parfois on la trouve, et alors c'est comme la soupe à la crème. Par la fenêtre, je voyais bien cette dernière petite feuille qui tremblotait sur l'arbre nu, comme dans un dessin animé.
- Ce qui m'est arrivé c'est que je me suis retrouvé assis sur mon lit à faire les grands gestes du chef d'orchestre, ta ta taataa, comme un excité du dimanche et tout, et, comme à chaque fois, je me suis demandé si quelqu'un n'était pas en train de me regarder, et alors j'aurais bien sûr l'air fort ridicule, et tout ce qui s'ensuit. Me voici avec Brahms, tout heureux, gesticulant, faisant le pianiste et faisant le chef d'orchestre agité, et c'est le bonheur. Quand tout cela se calme et qu'on n'entend plus que ces cordes d'orchestre-là, alors je retombe sur le matelas, essoufflé, et je suppose que je souris comme un bienheureux, tandis que ma tête surveille amicalement la musique souple. Cette musique qui a l'air d'être quelque chose mais qui en fait n'est pas du tout cette chose.
- Sur le pont j'ai croisé une dame grimaçante. Quand je marche je regarde les visages, pour voir un peu ce qui apparaît. Ce matin j'ai vu le visage de la dame, grimaçant. Elle avait l'air étonnée, en fait, cette dame. Elle regardait le trottoir, elle regardait en elle même, visiblement, et elle avait les sourcils complètement éclatés vers le ciel, sur la figure une grande grimace d'étonnement, donc. Immédiatement, comme toujours dans ces cas-là, j'ai envie de me retourner et d'aller taper sur l'épaule de l'être humain grimaçant pour lui dire de se détendre, "détendez un peu votre visage, vous avez une grimace", mais je n'ose jamais, naturellement.
- Dans la rue je suis passé près d'une grande vitrine et j'ai vu une sorte de colonne fabriquée avec six télévisions, pas une de moins, et toutes ces télévisions passaient le même programme, un clip vidéo avec un chanteur, qui portait un chapeau et avait l'air très content, il faisait des gestes et avait l'air tout à fait content d'être à sa place, comme il convient. Naturellement, dans ces circonstances, il n'y a pas de son. Six télévisions silencieuses, et derrière moi, le son des ouatures. Me voici donc en ville, avec partout le son des ouatures, regardant une vitrine de six télévisions qui projettent un chanteur heureux avec son chapeau, qui faisait semblant de chanter avec des mines, et cetera. Derrière moi, les gens passaient, sans regarder, bien sûr : qui peut avoir envie de regarder un chanteur à chapeau sur six télévisions silencieuses ? Je suis reparti avec mon air étonné à moi : comment peut-on faire ça, une colonne de six télévisions qui passent dans la rue des clips idiots silencieux, et que personne ne voit ? A quoi cela peut-il bien servir ? Tout cela est très mystérieux, et tout compte fait assez fatiguant. Je suis donc rentré dans ma chambre, et à tout vitesse.
- En rentrant, sur le pont, je croise une dame qui me dévisage. Je me dit que peut-être, moi aussi, rentrant de la ville avec toutes ses ouatures, je suis peut-être moi aussi grimaçant.
3 Février
- Il me faut encore tout de même sortir de ma chambre et marcher dans l'hiver, alors que naturellement j'ai envie de rester au chaud à faire le paresseux immobile, ou me promener un peu sur le réseau pour voir les nouvelles bêtises, assis sur ma chaise. Se promener et être assis sur sa chaise, avec ses pantoufles, voilà bien une sorte de bonheur.
- Pour me donner du courage, je me suis plongé dans ma baignoire sans allumer la lumière. Plongé dans l'eau et la mousse, dans cette espèce de silence morne de l'après-midi, plongé dans l'eau comme un gros caillou dans le soir qui venait, dégustant la pénombre et l'eau chaude, plongé dans l'eau comme un marsouin, je n'ai rien fait du tout, rien. Ensuite, il a bien fallu sortir de ce bain-là, alors je me suis habillé en écoutant des préludes de Scriabine. Parfois, quand même, il faut se préparer et sortir de son trou, comme on dit, et aller dans le coeur de la ville.
- Dès qu'il fait froid on n'est pas assez habillé, et si on est bien habillé, comme je l'étais à ce moment-là, naturellement, l'air est doux et on ne peut pas en profiter parce qu'on a trop chaud. Vous êtes dans votre chambre, vous regardez dehors et vous vous dites il fait froid, et dès que vous êtes dehors il fait doux et vous êtes trop habillé, c'est tout de même pénible. Ou bien vous êtes dans votre chambre et vous regardez à la fenêtre le soleil qui descend dans la cour et vous vous dites il fait bon, et quand vous sortez enfin vous êtes saisi par le froid et immédiatement vous retournez chez vous. Au moins, dans ma chambre, je n'ai pas ce genre de problèmes fastidieux.
- Lorsque je sors de ma chambre il n'y a presque pas de ouatures. Puis, au fur et à mesure que je me rapproche du coeur de la ville, voilà les ouatures partout, qui se multiplient comme on dit. D'abord sur les routes périphériques, d'un côté les ouatures qui vont dans un sens, avec les phares blancs et jaunes, et de l'autre côté les ouatures qui vont dans l'autre sens, avec leurs feux arrière, rouges. Voici une route, et voici des ouatures à toute allure dans un sens et voilà d'autres ouatures, toutes aussi nombreuses, dans l'autre sens, et personne ne trouve ça bizarre, semble-t-il, toutes ces ouatures qui vont partout, à toute vitesse, avec des humains à l'intérieur, tous sans doute animés de la même manie du déplacement en ouature.
- Je marche sur le pont qui conduit vers le coeur de la ville et voilà les ouatures pressées partout se précipitant vers les feux rouges, et en dessous de moi, sous le pont, dans un sens, et aussi dans l'autre sens, des ouatures. Des ouatures partout, en fin de compte. Me voici marchant dans l'automne et le crépuscule calme, et comme toujours le silence du crépuscule est littéralement annihilé par les ouatures partout grondantes et hurlantes, et, plus je me rapproche du coeur de la ville, klaxonnantes. Me voici au coeur de la ville, et voici les ouatures partout klaxonnantes, avec leurs bruits de ouatures. En tout cas, je ne comprends vraiment pas pourquoi UN SEUL être humain puisse avoir envie de parcourir des distances dans une ouature. Voilà bien quelque chose que je ne comprends pas. Voilà, tout compte fait, quelque chose que je ne comprends pas du tout.
- Quand je suis au coeur de la ville, les ouatures sont de plus en plus serrées, à cause des feux rouges et tout. Il me semble que plus le feu est rouge, et plus les ouatures foncent vers ce feu rouge et puis freinent juste à la dernière seconde, comme on dit. Voici partout dans la ville des feux rouges et des ouatures qui foncent vers ces feux rouges puis s'arrêtent brusquement, créant ainsi en permanence une sorte d'hystérie des feux rouges, ce qui est très grave.
- Me voici au coeur de la ville et les ouatures sont immobiles, coincées, serrées les unes contre les autres, et les humains qui sont dedans sont comme dans des boîtes. A un arrêt de bus je passe devant un gros groupe d'adolescents, des filles et des garçons, et en passant je les observe avec leurs airs et leurs cigarettes-jouets. Voici des adolescents en groupe et immédiatemment voici des cigarettes-jouets et des airs intéressants. Voici un groupe d'adolescents et immédiatement on voit sur chaque visage l'expression indécise de celui qui se demande s'il a l'allure qui convient, l'expression indécise de celui qui se demande s'il a l'air assez nonchalant. Voici un groupe d'adolescents, tous avec la cigarette-jouet qui convient, et tous ont le visage inquiet et faussement nonchalant. La cigarette-jouet est entre leurs doigts, et avec toutes sortes de mines les adolescents se regardent les uns les autres en se demandant s'ils sont corrects et suffisamment intéressants. Je dépasse le groupe d'adolescents avec leurs airs inquiets et faussement nonchalants et leurs cigarettes-jouets, et tente de traverser la rue alors que les ouatures foncent partout en klaxonnant et en cherchant visiblement des places. Les humains dans les ouatures ont les sourcils froncés et ont envie d'écraser les piétons. Me voici au coeur de la ville.
- Toutes les vitrines sont éclairés avec des façons et des couleurs, et dans chaque magasin, voici les affiches. Les affiches pendent au plafond, sont accrochées partout elles annoncent forcément quelque chose d'extraordinaire, et tout est coloré et plein de musiques. Dans le coeur de la ville voilà les vitrines, avec les affiches en couleur, et, naturellement, la musique, partout. Je me suis retrouvé dans un endroit souterrain avec plusieurs vitrines, et la musique donnait à fond, une sorte de musique technique effrayante, et dans toutes les vitrines il y avait des affiches avec des slogans et des gens en photo qui font semblant d'être contents. Toutes les vitrines sont bien éclairées et j'ai pu voir plein de frères humains se dépêcher là-dedans, occupés à leurs affaires. C'est le coeur de la ville, tout est bien éclairé, les musiques gueulent partout dans la galerie, et comme chaque vitrine possède sa propre musique gueulante, les musiques techniques se superposent, ce qui est en quelque sorte, une raison de plus pour disparaître.
- Je suis rentré dans un magasin de disques et immédiatement je me suis retrouvé entouré, cerné, même, de murs entiers de disques CD. En regardant bien, je me suis aperçu que la grande majorité de ces disques CD avaient une pochette sur laquelle on voyait une photo du groupe, du chanteur ou de la chanteuse. Sur chaque disque CD, une photo. Sur chaque disque CD, une photo, et sur chaque photo, le pauvre chanteur qui fait semblant de sourire, ou d'être content, ou mystérieux, ou tout ce qui convient à l'humeur du disque CD correspondant. Me voici donc cerné par des milliers de photos de pauvres soi-disants artistes qui font semblant d'être mystérieux ou intéressants, il y a de quoi être effrayé, et je suis sorti rapidement.
- Pour finir, je suis rentré dans ma chambre. Il faudrait que je n'en sorte plus.
4 Février
- On a envie de rester dans sa chambre, alors bien sûr il faut sortir, avec la pluie qui dégouline du ciel et le vent qui vient froufrouter dans le col du manteau.
- Sur le pont, je sentais le vent de la mer, je sentais les grandes respirations et en fermant les yeux j'imaginais les voiles, j'imaginais le bruit du vent qui fouette les mâts et les voiles des bateaux, mais quand j'ai ouvert les yeux il n'y avait pas de mer, mais plutôt des ouatures. J'ai rentré la tête dans les épaules et j'ai continué la marche vers le coeur de la ville, où bientôt je ne viendrai plus jamais, dit-il.
- Les jeunes filles sont dans les bars, à trois ou quatre. Les jeunes filles tiennent les cigarettes-jouets entre leurs doigts, en faisant bien attention d'être intéressantes l'une pour l'autre. Leurs doigts font poc poc sur la cigarette sans arrêt pour faire tomber la cendre qui n'a pas le temps de se former, poc poc, un geste de cheveux, poc poc. Elles rêvent d'avoir une ouature, j'en suis sûr, et un appareil téléphonique, poc poc, pour pouvoir dire dans la rue, ça va, ça va pas, c'est nuuul, c'est géniaaal. Poc poc, sur la cigarette-jouet, il pleut et je passe devant le bar. De l'autre côté de la porte, je passe, il pleut. D'autres jeunes filles font poc poc avec les cigarettes-jouets, elles font des mouvements de cheveux, l'une après l'autre, poc poc. Elle rêvent d'avoir une ouature et plein de disques, et, tout compte fait, font poc poc avec leur petit doigt pointu, au-dessus du cendrier, mais il n'y a pas de cendres, et je passe.
- Il faudrait rentrer là-dedans et déclamer du Schopenhauer, ou bien faire retentir une abstraction de Webern, par en-dessous les tables, pour rigoler, mais naturellement je n'oserais jamais, et puis ensuite, ces jeunes filles-là sont peut-être des sympathiques, qui suis-je donc ? Et je passe, il pleut. Il faudrait peut-être que j'achète un paquet de cigarettes-jouets pour rentrer dans un bar et faire des mines avec un air romantique. Il manquerait un peu à l'ambiance les partitas de Bach, au lieu de la musique technique ou électrique qui retentit sans doute là-dedans.
- Je suis rentré en passant par le pont, en pensant toujours au vent de la mer, et je suis rentré dans ma chambre écouter des partitas.
5 Février
- Aujourd'hui quand je me suis réveillé il y avait un silence total et le soleil entrait partout. J'ai bu du café en écoutant Vivaldi, comme il convient, assis dans mon fauteuil. Il faisait un grand ciel bleu et froid, et les arbres sans feuilles étaient droits dans le soleil. J'ai arrêté la musique et me voilà dans un silence bienvenu. Voici des matins absolument silencieux et tout va bien dans ma chambre, une vraie bulle, comme il convient, avec le calme et le soleil d'hiver à l'extérieur. Voici une matinée calme et dehors tout est doux, et voici un avion invisible tout en haut du ciel bleu, et on ne l'entend pas. Voici un matin immobile, et derrière la fenêtre passe, tout en haut dans le bleu, le jet silencieux. Voilà sans doute une catastrophe qui va arriver.
- J'ai ouvert la fenêtre et voici l'odeur de l'automne au mois de février, l'air frais, l'odeur des feuilles, le vent irrégulier et timide, l'odeur de bois brûlé de février pourrait-on dire, la fameuse odeur douce de l'automne, mais en février. Ma fenêtre est à l'ombre, et j'ai tourné la tête vers les fenêtres ensoleillées, les fenêtres où vivent toutes sortes de frères humains. Par une de ces fenêtres ouvertes, j'entendais une cocotte minute, avec le bruit caractéristique et inoffensif des cocottes minutes, tff tff tff tff. Vous ouvrez une fenêtre et voici une cocotte minute dans le calme hiver de février, dans un coin de soleil invisible. Vous ouvrez une fenêtre et voici que votre bonheur vient d'une cocotte minute et de tout ce qu'on y associe, l'odeur du pot-au-feu, ou je ne sais encore quelle autre odeur que l'on associe à l'enfance tranquille. Que pourrait-il donc se passer ?
- Il faudrait tout bonnement ne plus jamais sortir du tout, jamais, devenir un vrai otaku, immobile, et être heureux, par dessus le marché.
6 Février
- Au bout du couloir qui mène verse la cuisine, le soleil donne en plein, un soleil du matin bien silencieux, qui éclate en faisant des zim-boums immobiles et triangulaires qui font mal aux yeux. Dehors, par la fenêtre, les arbres sont fous de joie et frémissent, comme on dit. Derrière, je peux voir le ciel bleu, une vraie fête du dimanche, et les nuages font des plumes bien ordonnées dans les hauteurs, il est l'heure de faire du café, sans aucun doute.
- En écoutant des Partitas de Bach, je bois mon café.
- 18h30, j'ai éteint l'ordinateur et j'ai coupé la musique, comme un fou, enfin : faire taire tout ce qui fait du bruit. Un oiseau chantait dehors, le premier oiseau de l'année, pourrait-on dire. J'ai ouvert ma fenêtre, près de ma chaise. Dehors, doux, humide, la nuit est presque complète, le ciel est une sorte de velours très foncé, bleu, les arbres s'y découpent. Des bouts de vents, l'odeur de la pluie, du vent et de la terre. L'oiseau chante éperduement, comme l'été. Dans le fond, le grondement continu du serpent des ouatures. L'oiseau ne chante plus, je frissonne et referme la fenêtre.
- Cavernicole .
- Ce soir, dans mon lit avec du lait et du chocolat et Schopenhauer. Ce soir, j'entends les voisines dans l'appartement du dessus, ha ha ha. Dans mon lit avec mon lait et mon Schopenhauer, je peux entendre les rires des voisines, comme des oiseaux heureux au bord de la mort. Schopenhauer dit : "Tout dans la vie nous enseigne que la bonheur terrestre est destiné à être empêché ou reconnu pour illusoire". au dessus de ma chambre, dans l'appartement au dessus, les voisines ont fait la fête. Rien de mieux que la fête, rien de mieux que de ricaner comme des bécasses et on fait la fête. Buvons et ricanons, voilà ce qu'on fait. Buvons ricanons faisons les oiseaux sans cervelle, et voilà la fête, avec tout ce que cela comporte de hurlements de joie et de chansons idiotes, voilà la fête et tout ce que cela comporte comme rires aux éclats et musiques techniques, des tubes, comme ils disent, et tout ce qui s'ensuit, c'est la fête et en avançant dans la fête, on se met à rire comme si on allait mourir, vomir de grosses quantité de vomi alcoolisé dans les toilettes, et voici les hurlements et les rires de bécasses, et on met la musique plus fort, avec les éclats de rires et les cris mortels de la fête, et moi je me cache sous mon oreiller, épouvanté et en fin de compte presque détruit par la fête, au-dessus, moi dans mon lit, me tortillant comme un ver dans une flamme, misérable, et au-dessus de moi, à quelques mètre au-dessus de moi, la fête : un des plus parfaits exemples de la barbarie.
"J'avais inventé une forme de désintérêt
qui ne me reliait à la réalité,
comme une araignée,
que par un fil invisible;".
Ernst Jünger.